Semaine du numérique: l’enjeu des talents

Si on oublie la dette et l’euro, l’actualité de la semaine dernière était numérique.

Autour de l’événement LeWeb se sont multipliées les publications et prises de paroles sur les enjeux de la France en matière de numérique – et sur ce sujet comme bien d’autres, hélas, il s’avère que nous ne sommes pas en tête du peloton. La France n’est classée qu’au vingtième rang en matière de numérique et elle a perdu cinq places entre 2009 et 2010.

Tout en mettant en évidence des éléments tangibles sur les apports du secteur du numérique à l’emploi et à la croissance, le rapport de l’Institut Montaigne, l’étude de McKinsey cofinancée par Google et le rapport sur France Numérique 2012 le disent clairement: la France décroche dans l’appréhension et l’appropriation du numérique.
Comme de tradition en France, les recommandations qui ont surtout retenu l’attention sont celles relatives aux investissements d’infrastructures nécessaires et aux actions que pourrait prendre le gouvernement.

Or, si ces aspects sont effectivement importants, sont-ils pour autant vraiment le sujet ?
Il me semble que Google, Facebook, Amazon, eBay sont devenus des géants du numérique pour d’autres raisons: la rencontre entre une idée, un autre modèle d’interrelations, la capacité de développeurs géniaux, et l’envie et la vision entrepreneuriales de leurs fondateurs, entre autres…
Et pour faire émerger ceux la, combien de stars-up’s ont elles démarrées sans réussir à transformer leur projet ?
Je crois, comme beaucoup d’autres, que le succès du numérique aux Etats-Unis s’appuie à la fois sur le nombre de talents techniques disponibles (grâce à leurs super campus universitaires) et sur la culture entrepreneuriale de ce pays. Combinés, ces deux éléments forment un creuset vertueux qui crée des success stories qui attirent à leur tour de nouveaux talents, donc de nouveaux projets…et des investissements. Le sujet des compétences et de la culture numérique est d’ailleurs parfaitement identifié dans ces rapports sauf qu’il a été fort peu repris.

II se trouve que la semaine dernière j’ai aussi eu l’honneur de remettre le prix 01 Business & Technologies du DSI de l’année 2011, et que l’essentiel des débats a porté cette année sur l’enjeu des talents. Avoir plus de ces profils capables de faire le lien entre technologie et business, plus de ces talents capables de proposer une gouvernance d’usage, plus de ces talents capables de communiquer autour des enjeux de l’entreprise numérique et plus de ces talents capables de réaliser …vite et pas cher.
Plus que jamais la technologie est au cœur de la compétitivité des entreprises et de notre économie, mais plus que jamais son impact dépend de la capacité collective à la mettre en œuvre et à l’utiliser.
Ce soir là Michel Cosnard, directeur de l’Inria y a aussi partagé les résultats d’une étude réalisée en collaboration avec TNS-Sofres. A la question: « faut il accélérer ou ralentir dans l’adoption du numérique » ? 43% des personnes interrogées ont répondu qu’il fallait accélérer. Ce qui laisse 57% souhaitant que l’on ralentisse !
Alors oui, on peut se dire que la France a plein d’atouts dans le numérique, être enchanté de la reconnaissance par Google de nos les ingénieurs et de la réussite de nos « web entrepreneurs » charismatiques, mais on a quand même un peu de travail pour que d’un cercle d’initiés on passe à une vraie culture du numérique en France…

Croissance, valeur ajoutée et formes d’emplois

J’ai assisté, fin novembre, à l’inauguration du Conseil de l’attractivité internationale à Paris. A cette occasion, Pascal Lamy, le directeur général de l’Organisation mondiale du Commerce, donnait son avis sur la place de Paris pour être parmi les gagnants dans la compétition internationale des mégapoles…

Dans son exposé, deux séries de chiffres m’ont particulièrement frappée – et je voulais vous les livrer.

Les premiers concernent la croissance et les mutations du commerce mondial.
Qu’a-t-on observé en 2009 ? Une crise économique qui s’est traduite par une contraction du commerce mondial sans précédent depuis soixante-dix ans : un PIB mondial en recul de 2,2% et un volume des échanges en baisse de 12,2%. En 2010, on retrouvera sans doute cet écart de 10 points, mais en positif : l’économie mondiale devrait afficher un taux de croissance de 3%…et le commerce mondial devrait augmenter de plus de 13% ! Ces dix points permettent de réaffirmer le rôle majeur du commerce mondial dans la reprise économique mais surtout, ils traduisent bien l’ampleur des changements intervenus (et en cours) dans les chaînes de production des biens et services, l’évolution complexe de la sous-traitance et la tendance à l’hyperspécialisation des acteurs économiques.

La démonstration du Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce se veut plus convaincante encore quand elle prend pour exemple la valeur d’un Ipod « made In China ». Car sur les 150 dollars que ce bien de consommation affiche, cinq seulement sont véritablement chinois. Le reste de la valeur du produit phare d’Apple réside grosso modo pour 40% dans la valeur ajoutée japonaise et d’autres pays d’Asie (car c’est là que sont produits les composants électroniques) et pour 15% dans la valeur ajoutée américaine, car c’est aux Etats-Unis que ce produit a été « marketé » au sens large du terme. Ce produit (et bien d’autres !) sont en réalité « made in world », explique-t-il, car leurs différents stades de production sont totalement mondialisés : études marketing, design, conception, production de composants, assemblage et commercialisation composent désormais une vaste chaîne de production internationale.
Mais si on s’intéresse à la décomposition de ces données en termes d’emplois et de salaire, le raisonnement est encore plus intéressant : un petit tiers des emplois nécessaires à la production de l’Ipad est américain, mais comme les travailleurs américains sont à la fois mieux payés et beaucoup plus qualifiés, il en résulte que la production mondialisée de l’Ipod génère deux fois plus de masse salariale aux Etats-Unis… qu’en Chine !

Voilà, me semble-t-il, une formidable et percutante illustration de la difficulté pour un vieux pays comme la France à passer d’un modèle simple et direct (où production industrielle et emplois allaient de paire pendant des décennies) à un modèle infiniment plus complexe, qui doit mêler productions pointues, car liées à la recherche et à l’innovation, et créations d’emplois par des activités de service à valeur ajoutée…ou pas.

Emploi aux Etats-Unis : le retour de la grande dépression (suite) ?

Dernières heures à Milwaukee avant mon vol de retour en France.

Le président de la Réserve fédérale de Dallas, Richard Fisher, vient d’annoncer que le taux de chômage aux Etats-Unis pourrait dépasser les 10% d’ici la fin de l’année. Comme je l’indiquais il y a quelques jours,  l’Amérique pourrait donc malheureusement redécouvrir le fléau du chômage de masse.

Faut-il y voir, pour les travailleurs américains, le prélude d’une période qui n’aura rien à envier à celle de la Grande Dépression ? Si l’on est (heureusement) encore loin de la période de détresse illustrée par un Steinbeck ou le photographe Walker Evans, le parallèle ne semble pas moins tentant.

Comme en 1929, la crise actuelle a été précédée d’une période de spéculation boursière et d’un boom immobilier, qui ont suivi une première récession (1921 ; 2001) rapidement résorbée quelques années auparavant. Comme en 1929, ce sont les industries de biens d’équipement (notamment l’automobile) et les emplois correspondants qui sont les plus touchés, même si les autres secteurs ne sont pas épargnés.

Mais le parallèle s’arrête là : si le déclin de la production américaine est aujourd’hui réel (-6,3% en rythme annuel au 4ème trimestre 2008, plus du double en ce qui concerne la production industrielle) et l’accroissement du taux de chômage préoccupant, on est encore loin des chiffres atteints lors de la Grande Dépression. A l’époque, c’est de 25% à 30% que recule le PIB (entre 1929 et 1933), tandis que le chômage frappe près d’un actif sur quatre… La situation de l’emploi est en réalité à l’époque encore plus grave, puisqu’il faut tenir compte que la population active comportait une proportion considérable (près de 20%) d’agriculteurs échappant au chômage (sans être toutefois épargnés par la misère), ce qui fait qu’un taux de 10-15% apparaissait déjà comme considérable. D’autre part, la définition «rétrospective » du chômeur (ie, exclusivement celui qui avait perdu son emploi) ne tenait pas compte des travailleurs potentiels comme les jeunes diplômés ou les femmes cherchant à entrer dans le monde du travail. Enfin – et c’est un point crucial – il ne faut pas oublier qu’à l’époque les travailleurs américains ne bénéficiaient d’aucune protection sociale, puisque celle-ci fut mise en place pendant le New Deal.

Il n’en demeure pas moins que les perspectives liées à la situation actuelle de l’emploi aux Etats-Unis sont préoccupantes, et risquent de mettre à l’épreuve la cohésion sociale du pays.

Premièrement, si l’une des principales explications du dynamisme de l’emploi aux Etats-Unis tenait à la formidable mobilité de ses travailleurs, celle-ci est aujourd’hui mise à mal. Conséquence de la politique d’accession à la propriété menée par l’administration sortante et de l’effondrement du marché immobilier, un nombre de ménages croissant se trouve aujourd’hui « coincé » avec un bien dont la valeur est inférieure à la dette contractée. Résultat, entre 2007 et 2008, seuls 11.9% d’entre eux ont déménagé, soit le chiffre le plus bas depuis les années 1940…

Deuxièmement, si, contrairement aux idées reçues, la protection sociale aux Etats-Unis est réelle, depuis les réformes engagées dans les années 1990, l’aide sociale est le plus souvent attachée à l’occupation d’un emploi ; or l’efficacité du workfare dans la réduction de la pauvreté risque d’être remise en question avec l’apparition du chômage de masse

Enfin, apparaissent dès aujourd’hui des tensions entre des populations hier séparées et désormais en compétition pour les mêmes emplois : immigrants illégaux et travailleurs « wasps » en Californie, jeunes contre vieux ailleurs

Toutefois, je préfère croire en la formidable capacité des américains à rebondir, leur sens de l’initiative et leur créativité, jamais démentie par le passé, pour surmonter l’épreuve actuelle. Qui sait si derrière la multitude de micro-entreprises qui se créent actuellement – dont beaucoup relèvent certes d’un « entreprenariat forcé », ne se cache pas le renouveau de l’économie américaine ?

Emploi aux Etats-Unis : le retour de la grande dépression ?

Je serai toute la semaine prochaine aux Etats-Unis, à Milwaukee, dans le Wisconsin où se trouve le siège social de Manpower Inc. Et il se trouve que le Bureau of Labor Statistics doit présenter ce vendredi la situation de l’emploi aux Etats-Unis pour le mois de mars ; si l’on en croit le consensus des économistes, les destructions d’emplois devraient s’établir à 654 000 postes, ce qui devrait ramener le taux de chômage à 8,5% de la population active. Certains analystes sont même plus alarmistes, comme Nigel Gault d’IHS Global Insight, qui prévoit jusqu’à 750 000 destructions de postes pour le mois de mars – un chiffre inédit depuis 1949 – et un taux de chômage de 8,6%. Les quelques signes de reprise que certains croyaient voir ces derniers jours – redémarrage fébrile de la consommation des ménages et stabilisation du marché immobilier – ne se traduiront donc pas dans les statistiques de l’emploi.

Au cours des trois derniers mois, il faut bien dire que le rythme de destruction des emplois a frappé par son ampleur, déjouant par deux fois – en décembre et en janvier – les prédictions des analystes. Depuis le début de la récession, en décembre 2007, l’économie américaine a perdu au total plus de 4,4 millions d’emplois – les statistiques de vendredi devraient porter ce chiffre à plus de 5 millions – et le nombre de chômeurs atteint désormais 12,5 millions. Si le taux de chômage national s’élevait en février à 8,1%, les disparités sont fortes selon les Etats ; dès janvier, quatre d’entre eux – Californie, Caroline du Sud, Michigan (berceau de l’industrie automobile) et Rhodes Island – présentaient un taux de chômage à deux chiffres.

Il convient d’ajouter que ces statistiques ne présentent qu’une partie de la réalité : si l’on ajoute aux chômeurs « officiels » les personnes qui ont cessé de chercher du travail, on arrive à 9,3% de la population active, voire même 14.8% si l’on tient compte de celles qui ont été contraintes d’accepter un temps partiel. L’Amérique semble ainsi redécouvrir le fléau du chômage de masse, qu’elle croyait réservé à la vieille Europe…