Machine à trier : le débat

Jeudi soir dernier, débat sur la « Machine à trier la jeunesse » à l’ESCP-Europe, organisé par la Fondation ManpowerGroup en partenariat avec Libération.

Premier constat : le sujet attire les foules ! Salle de 400 places pleine à craquer pour écouter les propositions de Xavier Bertrand et de Vincent Peillon. Et un tweet live qui a fonctionné à plein toute la soirée, au point de saturer le réseau Wifi !

Deuxième constat, réconfortant lui aussi : le diagnostic, présenté par Stéphane Carcillo, un des auteurs, fait consensus. Il y a bien deux jeunesses en France. Avoir des universités d’excellence capables de rivaliser avec les meilleures au niveau global est très important, mais il est aussi urgent de se préoccuper des 150 000 élèves qui sortent chaque année sans qualification et de tous ceux qui peinent tant à s’intégrer dans le monde du travail !

Xavier Bertrand l’avoue : « Personne ne peut faire le malin, ni à droite ni à gauche, sur la situation de la jeunesse en France ». Et Vincent Peillon a même dénoncé « l’hypocrisie républicaine de l’école » . Devant ce réquisitoire imparable, aucun ne s’est donc hasardé au jeu mortifère de  ‘c’est la faute de…’ et devant l’étendue du problème tout le monde est d’accord : il faut agir, changer… tant mieux !

Mais justement, côté propositions, on ressent la difficulté à s’attaquer à l’ensemble du problème et ses ramifications. Qu’on ne fasse pas par exemple systématiquement le lien entre école et emploi des jeunes n’arrête pas de me surprendre!

Xavier Bertrand a rappelé le rôle fondamental de l’apprentissage, suggéré que la dernière année de bac pro se fasse obligatoirement dans ce cadre ; Vincent Peillon a appelé à concentrer les moyens sur la petite enfance, et le socle commun de compétences, qui font souvent défaut aux jeunes qui rentrent dans nos entreprises.

Mais quid de la réconciliation entre l’institution scolaire et l’entreprise ? Quid d’un vrai système d’orientation ? Quid du décloisonnement des filières d’éducation et des ponts avec celles de la formation professionnelle?

Et puis tout simplement quid du lien avec la reprise de la croissance si on arrivait à reconnecter rapidement une partie de ces jeunes à des filières d’avenir?

Alors on me dit que traiter de l’ensemble de ces sujets en deux heures était mission impossible, que le contexte politique tendu incitait peut être nos deux politiques à la réserve, et que donc s’accorder sur un diagnostic complexe, ce n’est pas si mal…

J’en déduis qu’il faut persévérer, continuer le débat en essayant de le focaliser sur les solutions..

Donc appel à toutes vos bonnes volontés, vos idées et propositions nous intéressent !

Apprentissage et agences d’emploi: une chance pour les moins qualifiés

 L’apprentissage fait presque consensus.

Presque, parce qu’à mesure qu’on le met en avant et qu’on le promeut, on s’aperçoit qu’il manque une partie importante de sa cible, peut-être la principale. J’ai déjà donné des chiffres ici à ce sujet : les jeunes les moins diplômés ont d’importantes difficultés pour trouver des entreprises prêtes à les accueillir. L’apprentissage progresse, mais d’abord chez les étudiants en BTS, licence pro, et masters…

Il faut écarter une fausse explication : les entreprises ne rechercheraient plus que des jeunes très diplômés, la jeunesse sans diplôme serait perdue pour le marché du travail. C’est une affirmation socialement dangereuse, et fort heureusement, économiquement fausse. La pénurie de bons profils touche tous les métiers, même ceux qu’on appelle à tort « peu qualifiés ». Mais si les entreprises hésitent à prendre davantage de jeunes en apprentissage, c’est que leur expérience leur a montré la complexité, les coûts directs et cachés de l’apprentissage, surtout pour les profils risqués des « décrocheurs ». L’encadrement de ces derniers nécessite plus de temps et d’efforts que celui de jeunes diplômés pratiquement « prêts à l’emploi », autonomes (ou presque !) dès les premiers mois de leur apprentissage. Les apprentis peu diplômés sont aussi plus jeunes, leurs projets professionnels moins aboutis, et leur situation personnelle et familiale manque souvent de stabilité.

 Toutes ces raisons expliquent le fort taux d’échec des apprentissages sur ces niveaux de qualifications (le taux de rupture atteint 22% pour un diplôme de niveau V, 8 % seulement pour les apprentis de l’enseignement supérieur). C’est un risque qu’une grande entreprise peut à la limite assumer, beaucoup moins une PME.

Dans nos métiers, nous connaissons particulièrement bien ces problématiques. Notre population d’intérimaires est composée à près de 60% de jeunes de moins de 30 ans. Près de la moitié d’entre eux sont « non qualifiés » au sens de l’Education nationale. Nous mettons en place pour eux des contrats de professionnalisation. Mais nous souhaitions depuis longtemps pouvoir également proposer des contrats d’apprentissage. La loi du 28 juillet 2011 relative au développement de l’alternance et à la sécurisation des parcours, dite « Cherpion », vient de nous en donner la possibilité. C’est une très bonne nouvelle ! Car je suis convaincue qu’il y a là un formidable levier de développement de l’apprentissage pour ces publics prioritaires. En effet, un apprenti hébergé chez nous pourra fréquenter plusieurs entreprises au cours de son contrat, en passant dans chacune d’elle un minimum de six mois. Parfait pour rebondir en cas d’échec et trouver sa voie… Les apprentis bénéficieront également d’un double tutorat : tutorat métier dans l’entreprise utilisatrice, tutorat RH chez nous. Voilà une réponse optimale au casse-tête administratif et aux coûts cachés de l’apprentissage qui décourageaient nombre de PME. Des PME qui par ailleurs n’ont pas toujours l’expertise ou les moyens nécessaires pour approcher des candidats, tester leur motivation et mesurer leurs compétences. Pour les apprentis, cette solution optimise leurs chances de trouver un emploi à l’issue de leur période d’apprentissage, puisqu’ils auront fait leur preuve chez plusieurs employeurs potentiels. La publication du décret qui doit définitivement permettre un développement inédit de l’apprentissage est imminente.

C’est une très bonne nouvelle pour les jeunes que nous allons ainsi pouvoir accompagner !

Jeunes et emploi: plus d’opportunités que de risques

« Rencontres Capitales » à Marseille. J’ai eu beaucoup de plaisir à ce débat sur l’Emploi des jeunes, car nous étions dans la vraie vie…

Alors que nous venons d’univers très différents (associatif, entrepreneurial, universitaire…) et que nous ne sommes pas tous de la même génération, nous avons partagé les constats, les idées, les solutions concrètes sur lesquels nous sommes souvent tombés d’accord. Cela n’était pas gagné d’avance et cela me parait indiquer qu’enfin nous arrivons à une certaine forme de consensus sur l’analyse et sur l’urgence à moins en discourir mais à agir.

Ce n’était sans doute pas le cas au moment du CPE, il y a cinq ans. Quand j’entends Julie Coudry se féliciter que, depuis 2007, l’université française ait enfin pour mission de participer à l’insertion dans le monde du travail, ou expliquer qu’il faut passer d’une posture d’assistanat à un état d’esprit d’ouverture et d’audace à l’égard de la jeunesse, je me dis qu’un certain nombre de cloisons idéologiques ou dogmatiques sont tombées.

Quand Stéphane Carcillo plaide pour une professionnalisation de notre système d’orientation, et explique qu’il faudrait que ce soient des professionnels qui soient chargés de la mise en relation entre jeunes et entreprises (c’est à dire des gens qui connaissent le monde du travail, son fonctionnement et ses besoins – et non des titulaires d’un bac+5 en psychologie comme aujourd’hui !), je me dis que certaines choses peuvent être dites sans pour autant déclencher l’ire de la salle !

Intéressant aussi de constater que l’importance des compétences non cognitives commence manifestement à être reconnue (alors que c’est le cas depuis des années aux US ou au Canada…) dans la capacité à intégrer et progresser dans une organisation complexe comme l’entreprise.

Bref, le sujet du décalage entre formation et besoins des entreprises n’est plus tabou.

C’est une formidable opportunité pour les politiques de tous bords: qu’ils en profitent pour faire des propositions concrètes ! Au-delà des politiques, il faudra amplifier cette prise de conscience, rompre définitivement avec le cercle vicieux de la méfiance co-entretenue entre Education nationale et monde de l’entreprise, décloisonner les communautés en multipliant les opportunités de contacts et d’échanges. Parce que, fondamentalement, il y a plus d’opportunités que de risques à construire ensemble un monde du travail et de l’emploi enfin équilibré.

Apprentissage: ne nous trompons pas de cible !

Je serai vendredi à Marseille pour débattre avec Julie Coudry, fondatrice et présidente de La Manu, et les économistes Stéphane Carcillo et Anne Sonnet dans le cadre des Rencontres Capitales. Sujet du débat : « Emploi des jeunes, quelles solutions pour demain ? » Vaste programme, hélas. Je souhaite vivement que nos échanges soient pragmatiques, qu’ils ouvrent des pistes de solutions tangibles, en réponse à la dureté statistique des constats.

 « La machine à trier », le livre que vient de publier la Fondation ManpowerGroup pour l’emploi nous interpelle vivement. Pourquoi, par exemple, le nombre d’apprentis diplômés du supérieur a-t-il augmenté de 125% depuis une dizaine d’années, alors que cette hausse n’a été que de 2% pour les autres ? L’effort est-il justement réparti ? Je ne le pense pas.

Oui, 95% des employeurs interrogés dans le cadre d’une enquête récente de l’AGEFOS estiment que l’alternance est un excellent moyen pour les jeunes de trouver un emploi, 85% que c’est la meilleure manière de développer l’autonomie des jeunes. Et du côté des jeunes, même constat : leur insertion bénéficie très nettement d’un passage par l’apprentissage, notamment pour les moins diplômés, qui connaissent un taux d’emploi de près de 10 points supérieur lorsqu’ils ont suivi une voie d’apprentissage… Mais c’est là qu’intervient le problème : l’apprentissage, fer de lance de la politique gouvernementale sur l’emploi des jeunes, plébiscitée par l’ensemble des parties prenantes, profite de plus en plus … à ceux qui en ont le moins besoin !
C’est pourquoi je me réjouis que notre Fondation agisse concrètement; le partenariat qu’elle a signé la semaine dernière avec les Apprentis d’Auteuil corrige, à son modeste niveau, cet écart. Les Apprentis d’Auteuil, association caritative dont la lutte contre l’exclusion des jeunes est la raison d’être depuis plus d’un siècle, encourage les jeunes les moins qualifiés à rentrer dans la logique de l’apprentissage. Son programme sera sérieusement évalué dans le cadre du Fonds d’Expérimentation de la Jeunesse et, s’il tient ces promesses, il est destiné à être largement essaimé…

Les candidats à l’élection présidentiels, potentiels ou futurs, font et feront de l’emploi des jeunes un des thèmes principaux de leur campagne: c’est indispensable ! Mais femme de terrain, confrontée tous les jours au défi de l’insertion de toutes les jeunesses, la plus comme la moins diplômée, je ne peux que les appeler à ne pas laisser de côté la partie la plus fragilisée de celle-ci: la France de demain aura besoin de tous ses jeunes talents; sa compétitivité et la cohésion sociale sont à ce prix…

Une jeunesse française coupée en deux ?

Cette semaine sort en librairie « La machine à trier ».

C’est le premier ouvrage de la collection que la Fondation ManpowerGroup pour l’Emploi lance, et dont l’objectif est de décrypter les ressorts d’une « nouvelle société de l’emploi » (c’est le nom de la collection).

J’ai lu cet essai le week-end dernier. Bien sûr, j’avais un a priori favorable : qu’on soit d’accord ou pas avec eux, les quatre auteurs (Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg et Pierre Cahuc) n’ont pas l’habitude de laisser indifférents… Disons donc que je n’ai pas été du tout déçue: le livre est sec et nerveux, comme tendu vers l’urgence qu’il dépeint.

 Et surtout, il développe une thèse originale : réfutant « l’idée d’un destin commun à une génération », il insiste au contraire sur l’importante fracture qui ne cesse de s’accroître au sein de notre jeunesse, et qui menace l’équilibre de notre société toute entière.

Bien sûr, les inégalités intergénérationnelles se sont creusées. Oui, les jeunes sont les premiers à souffrir de la crise et connaissent, depuis plus de trente ans, un niveau de chômage structurellement beaucoup plus élevé que le reste de la population – et cette situation a plutôt tendance à empirer. Ils rencontrent également des difficultés à se loger et à emprunter. Mais tandis que cette situation n’est que transitoire pour une majorité de jeunes, elle est de plus en plus souvent définitive pour une minorité, souvent peu ou pas qualifiée. Pour cette minorité, le modèle social français apparaît comme une implacable « machine à trier » et à exclure. A l’école tout d’abord, incapable de s’adresser aux moins bons élèves qu’elle échoue à former. Sur le marché du travail ensuite, protégeant les uns au détriment des autres, car fragmenté en un segment protégé d’un côté, instable de l’autre, sans que ni les services publics de l’emploi, ni la politique de formation professionnelle ne réussisse à réduire les écarts.

Pourtant, nous démontre ce livre, l’ensemble des jeunes apparaît plus conservateur qu’on ne le croit souvent et continue à adhérer aux valeurs qui cimentent notre société : l’importance de la famille, de l’effort individuel, du travail… tout cela subsiste !

Parce qu’il est violemment et injustement déceptif, ce grand écart entre valeurs et réalité est inquiétant…car faute de réformer notre système scolaire et notre marché du travail, la « machine à trier » continuera à laisser un nombre croissant de jeunes sur le bord du chemin, et la situation pourrait rapidement se révéler explosive.

Une « Petite Poucette » qui trace son chemin

La génération Y. Un sujet très à la mode ! Sur lequel on entend un peu toujours les mêmes rengaines… « Digital native », zappeuse, engagée, inconstante, innovante, avec un nouveau rapport au travail et à l’autorité : tout cela est vrai en partie, mais j’ai toujours trouvé qu’il manquait un petit quelque chose à ce tableau, comme une histoire dont on connaîtrait la fin sans en avoir suivi l’intrigue…

Et voilà qu’un texte lumineux de Michel Serres vient mettre des mots, des faits, des intuitions remarquables sur ces bouleversements. Il circule depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux et chaque jour qui passe, il semble générer plus d’enthousiasme…

Ce qui est formidable dans ce texte, c’est sa façon de considérer cette génération sous un prisme multi-facettes : historique, religieux, culturel, linguistique, sexuel… Un corps différent, qui ne connaît de moins en moins les affres des privations et des maladies ; un rapport à la connaissance bouleversé par le formatage inquiétant des médias et de la publicité, mais qui s’enrichit aussi de la masse formidable d’informations accessibles en temps réel et de partout ; une génération d’individus enfin, « seule au monde » nous dit Michel Serres, et qui doit avant tout compter sur soi, puisque les grandes idéologies nationalistes et identitaires des derniers siècles ont disparu – et c’est tant mieux !

Voilà les jeunes qui sont aujourd’hui dans nos entreprises. Ils véhiculent un rapport au monde différent. Il nous faut apprendre à les comprendre, pour faire de leurs spécificités les forces de nos organisations.

En quelques feuillets d’une remarquable limpidité, Michel Serres dessine ainsi un portrait abouti de cette génération mutante, avec une vraie tendresse de la part de cet homme à l’âge certain, et dont l’esprit est plus jeune et rafraichissant que bien des vieux « petits Poucet » ! La preuve que tout n’est pas perdu pour ceux qui ne savent pas écrire des SMS avec leurs pouces…

« geeker » ou changer le monde ?

L’OCDE vient de sortir son gros rapport annuel (500 pages !) sur les caractéristiques et les performances des systèmes éducatifs de ses trente-quatre états membres. C’est bien évidemment une source d’informations (et de commentaires) considérable.

Concernant la France, le constat qui m’accable le plus est la constante incapacité de son système scolaire à corriger les inégalités sociales : depuis des années, le niveau des élèves varie fortement selon leur milieu d’origine. Contrairement à beaucoup d’idées reçues, il n’y a pas de fatalité dans ce domaine ; cet écart est malheureusement bien français : il est de 30 % supérieur à la moyenne des autres pays.

L’autre information que je retiens de ce rapport est plus complexe et concerne la nature des études supérieures suivies par les femmes dans ces pays. Car si aujourd’hui, globalement, 58% des diplômés sont des femmes (contre 54% il y a une dizaine d’années), il apparait que cette féminisation des diplômes n’est toujours pas homogène, loin s’en faut : 60% des diplômés scientifiques sont des hommes et les femmes sont surreprésentées dans les formations supérieures liées à la santé, au ‘care’, aux humanités ou aux arts… Bref, des formations qui ne sont pas couramment celles dont l’entreprise a besoin.

Plus inquiétant encore, il y a des pans entiers de l’économie où cette dichotomie ne cesse de s’accentuer. Prenons le secteur de l’informatique et des nouvelles technologies : rien qu’en Europe, cette industrie devrait manquer grosso modo de 70 000 spécialistes en 2015 – et en France, les créations nettes d’emplois tournent autour de 10 000 par an. Cependant, on estime que la proportion de femmes dans les écoles d’informatique européennes est passée de plus de 30% dans les années 80… à moins de 15% aujourd’hui. En France cette proportion est inférieure à 10% contre 30 à 40% il y a dix ans.

Que s’est-il passé ? Comment se fait-il que les femmes européennes (car ce n’est pas le cas en Asie) désertent massivement ce secteur de croissance et d’innovation, alors que les conditions salariales y sont sensiblement meilleures que la moyenne des autres métiers scientifiques, et que le taux de chômage y est très inférieur ? C’est une question à laquelle je ne trouve pas de réponse totalement satisfaisante.

Admettons qu’il manque sans doute quelques role model plus réaliste que Lisbeth Salander, l’héroïne de Millenium ! Mais on m’avance souvent la puissance du stéréotype de l’informaticien mâle : techno, cloitré, manquant de sens relationnel (bref, à l’opposé…du stéréotype féminin, auquel ce dernier ne pourrait évidemment s’identifier !) Franchement, je n’ai pas souvenir, dans ma vie professionnelle antérieure, d’avoir côtoyé d’aussi caricaturaux et sinistres individus ! Il ne me semble pas non plus, quand j’observe les adolescent(e)s d’aujourd’hui, que l’usage de l’informatique, au lycée ou dans le cadre familial, soit particulièrement sexué : tous et toutes jonglent avec leur « téléphone couteau-suisse », leur console de jeu ou leur page Facebook avec la même dextérité…

J’irais plutôt chercher un début d’explication du côté du secteur lui-même, ou plutôt du côté des entreprises qui le composent. Bien souvent, je trouve que les termes utilisés pour décrire cette branche, la variété, l’évolution et la richesse de ses métiers sont restrictifs, étroits, abscons. Bref, pas attrayants, pas vendeurs et surtout ne reflétant pas la réalité des enjeux de ces métiers. Or, les technologies de l’information sont au coeur des transformations de l’entreprise et à la source des nouveaux usages observés dans la société toute entière. Voilà la réalité des métiers de la majorité des informaticiens d’aujourd’hui et de demain… Il me semble qu’il y a bien là de quoi motiver nos filles - si on leur expliquait mieux combien ce secteur porte le développement de nos économies…

Il y a presque trente ans, Steve Jobs débauchait John Sculley, alors directeur général de Pepsi, pour prendre la tête d’Apple. Il lui posa la question suivante, restée fameuse : « Voulez-vous passer le reste de votre vie à vendre de l’eau sucrée, ou voulez-vous changer le monde? »

Entreprises et recruteurs feraient bien de s’en inspirer…

Voilà donc une première piste de réflexion, que je laisse à vos commentaires, sur un sujet dont à mon sens on parle trop peu et qui m’intéresse évidemment à plus d’un titre !

Emploi des jeunes: entre prise de conscience et difficile dialogue

Le sujet générationnel a été un thème récurrent lors de mes rencontres ces dernières semaines, que ce soit à l’occasion d’une visite au Portugal, lors d’auditions sur l’état de la France au Conseil économique, social et environnemental, à l’occasion d’une réunion du Conseil d’orientation de la Fondation Manpower ou lors de discussions informelles avec des patrons…

Premier constat, première surprise : l’immense difficulté qu’éprouvent les jeunes à accéder à l’emploi n’est pas nouvelle, loin de là ; depuis la fin des années 70, le taux de chômage des jeunes demeure 2 fois plus élevé que celui de l’ensemble de la population, voire davantage en période de crise. Ce taux n’est jamais descendu en-dessous de 15% depuis 1982…et l’âge moyen pour un premier CDI est de 27 ans. A celà, ajoutons, comme le souligne le récent rapport du COE sur l’emploi des jeunes, combien « le pilotage des politiques d’emploi et de formation souffre d’une gouvernance complexe ».

Néanmoins, on dirait que la prise de conscience de cette réalité par les « élites » au pouvoir ne se fait que maintenant.

Est-ce parce que la crise a touché également et ponctuellement des jeunes pourtant privilégiés de leur entourage ? Ou parce que les revendications des jeunes lors de la reforme des retraites ont rendu inaudibles leurs véritables problèmes ? Est ce que parce que, après crise, nous nous posons plus de questions sur l’avenir ? En tous les cas, j’ai vu ces derniers jours des patrons, des responsables syndicaux prendre conscience du problème – ce qui est le début des solutions…

Deuxième constat: le difficile dialogue. Qu’il faille que l’on auditionne des jeunes au Conseil économique, social et environnemental (Cese) pour qu’ils expliquent leur situation est en soi bien dérangeant (sans compter que les jeunes membres du Cese, formatés comme il se doit, ressemblent plus a leurs aînés qu’à la majorité de leur génération !). Mais ensuite, quelle difficile écoute de la part des « baby boomers » autour de la table ! Et même si on pardonne les immédiates références à leur propre jeunesse, et les poncifs du genre « jeunes, de toutes manières, ça ne dure pas », dans toutes ces discussions, j’ai observé une grande difficulté pour les « séniors » à réaliser que les référentiels des jeunes ne sont pas les leurs – et donc à établir une base de dialogue constructive. Illustration caricaturale donnée par Dominique Reynié, directeur de Fondapol: Nicolas Sarkozy veut apprendre aux élèves à se lever quand le professeur entre en classe, alors qu’il faudrait leur apprendre à s’assoir… et à rester assis !

Troisième constat: le décalage entre l’envie et le possible. Quand on aborde les solutions, le décalage me parait également frappant. Nos jeunes militants voient dans la mise en place d’un « statut » la solution a tous les problèmes. Droit à un revenu minimum, droit au logement : à défaut de régler les problèmes, faisons de nos jeunes des assistés ! Les jeunes Portugais, eux, ne veulent pas renoncer à l’illusion créée ces dernières années par la mauvaise utilisation des fonds européens. Rien de mieux que d’être fonctionnaire : c’est la garantie d’être payé 20 à 25% plus que dans le privé, et qu’il n’y ait pas d’argent dans les caisses n’est en aucun cas un argument pour renoncer à « leurs droits »… Quant aux jeunes Français, interrogés dans l’excellente étude de Fondapol, ils se projettent dans la famille et leur univers personnel. Entre résignation et fuite, explique Dominique Reynié.

On le savait, mais on a un sacré « blem » devant nous !

Trente ans d’informatique et enfin diplôme en poche !

Expérience paradoxale le week-end dernier : j’ai été sollicitée par l’Ensimag, mon école qui fête ses 50 ans cette année, pour parrainer la promotion 2009 et dire quelques mots lors de la cérémonie de remise des diplômes. Autant dire que c’est avec grand plaisir que je me suis donc rendue à Grenoble.

Une surprise touchante et amusante m’y attendait : la remise officielle de mon diplôme obtenu en 1980…et que je n’avais jamais reçu dans sa version définitive !

Premier paradoxe, lié au rapport au temps : lors de cette cérémonie, Brigitte Plateau, la nouvelle Directrice de l’école, à parlé d’aboutissement à propos de ce diplôme. Aboutissement ? Pour ma part, je suis convaincue que tout commence véritablement maintenant pour ces jeunes étudiants. Et puis, lors de cette cérémonie, nous avons parcouru les trente dernières années de l’histoire des technologies de l’information et il m’a semblé que, face à ce jeune auditoire, je franchissais une sorte d’ « étape de séniorité », alourdie par un facteur de notoriété bien encombrant en cette occasion… Car il y a 30 ans, les cartes perforées n’étaient pas totalement ringardisées ! Et mon mémoire sur la cartographie défrichait des domaines encore inexplorés !

Deuxième paradoxe, lié au rapport au monde : j’ai été surprise par les réactions suscitée par mon exposé. Je leur ai parlé entreprise 2.0, des nouveaux changements que l’adoption des plateformes sociales ou de services nées du Web 2.0 allaient engendrer dans les entreprises qu’ils rejoignaient, je leur ai parlé aussi de la place particulière qu’ils allaient avoir dans cette nouvelle vague de transformations puisqu’ils allaient la vivre du côté des informaticiens… Bref de toutes les formidables et nouvelles opportunités qui allaient jalonner leurs carrières professionnelles. Et là, surprise : première question et renchérissements d’autres étudiants: « que nous conseillez vous pour survivre dans des entreprises où le stress est si présent comme chez France Telecom ? »

Ah. Alors, soit j’ai définitivement perdu la main pour faire des topos à « énergie positive », soit ce qui semble enthousiasmant à une baby boomer comme moi ne l’est absolument pas aux yeux d’un membre de la génération Y ! Ou enfin (ce qui est plus probable), ce décalage prouve, s’il en était besoin, qu’il reste de sérieux progrès à faire pour améliorer l’image de l’entreprise aux yeux des jeunes Français… parce que je suis à peu près sûre que je n’aurais pas eu cette réaction en Chine ou même aux Etats-Unis !

Troisième paradoxe, lié à l’emploi des jeunes. Et celui là, on le connait bien : moins de 5% des étudiants de cette promo sortie au printemps dernier étaient encore en recherche d’emploi, et en pleine crise, parce que l’Ensimag est unique en son genre sur le segment des technologies de l’information, la durée moyenne de recherche d’emploi a été pour eux de 0,9 mois ! Confirmation que le sujet « des jeunes » n’est définitivement pas un problème unique et homogène. D’ailleurs, franchement, ceux-là ne m’ont vraiment pas donné l’impression d’avoir beaucoup de problème et ça, c’était drôlement rajeunissant…

Les jeunes, l’entreprise de 2020 et… la recherche de bien être.

Nous l’évoquions la semaine dernière, la quête du bien être personnel en entreprise est au cœur des préoccupations de nos jeunes diplômés. Pour cela, l’entreprise devra gagner en souplesse : plus « humaine » dans ses enjeux, elle devra aussi intégrer une logique de fonctionnement plus « communautaire ». Si j’ai émis des réserves sur les aspects les plus extrêmes de cette révolution suggérée, j’entends bien sûr leur volonté de ramener plus de liens dans ses fonctionnements. « Cocon » attentif, l’entreprise devient le lieu de l’épanouissement, du contact, du partage, avant de devenir parfois celui de la « providence ». Au risque de confondre les sphères privées et professionnelles ?

Quand bien être individuel rime avec sérénité. Détendus et bien dans leur peau, les salariés seraient plus efficaces, et plus impliqués. Oui, mais ce graal, comment l’identifier ? Il semblerait que celui-ci se situe précisément à la croisée de l’épanouissement individuel et du bien-être… collectif. L’entreprise de demain facilite donc la vie du salarié. Côté pratique, ce sont les crèches ou les cantines gratuites. Coté éthique, Samira Jamai et Nicolas Karecki proposent de réserver une partie de l’agenda des collaborateurs au développement d’un projet personnel, ou à des projets leur permettant de déployer leurs talents individuels. Enfin la poursuite du bien être corporel est assurée grâce à « des séances hebdomadaires obligatoires de yoga ou de tai-chi-chuan pendant les heures de travail » afin de réduire le stress au travail.
Pas d’individualisme, mais de l’authenticité : la communauté « choisie ». Pour autant, ce besoin des jeunes générations de voir leur personnalité reconnue ne signifie pas pour autant une montée de l’individualisme. « Convivialité », « partage », « lien » sont des mots qui reviennent le plus souvent lorsque nos jeunes auteurs décrivent les relations humaines dans l’entreprise qu’ils appellent de leurs vœux. Audrey Stiti rêve ainsi d’ « équipes dont les membres se respectent et s’apprécient : un souhait de l’entreprise qui a voulu développer la cohésion au détriment de la concurrence », tandis que Shapour Saba en appelle à « l’authenticité des rapports humains ». La plupart des contributions évoquent, en effet, l’importance d’appartenir à une collectivité, et n’opposent pas nécessairement épanouissement individuel et bien-être collectif : « connaître la vie des gens avec lesquels on travaille tous les jours, connaître leur entourage, tout cela participe du bien-être individuel et donc nécessairement au bien-être collectif » (Audrey Stiti). La collectivité en question sera donc davantage une communauté « choisie » qu’une communauté de fait. Ainsi, pour Laurent Lahmy, l’entreprise idéale favorisera les relations humaines « en laissant les individus se regrouper par centres d’intérêts (musique, culture, gastronomie, œnologie, voyages, photographie, cinéma) ». Harmonieux, authentiques, ces rapports humains favoriseront donc la recherche d’un ciment « dénominateur commun » que celle d’une concurrence inquiétante.
Le paradoxe de la providence. Hobbies partagés, fusion de la sphère privée et de la sphère professionnelle, fin de la concurrence entre les salariés : il y a, dans toutes ces contributions, une évocation de l’entreprise providence « idéalisée » dont je suis assez étonnée que le modèle, quelque peu étriqué, resurgisse maintenant… Le lecteur est en droit de douter de la possibilité d’un monde où tous les collaborateurs auraient « l’assurance d’être toujours pris en charge par l’entreprise », c’est-à-dire dépendants sur le plan affectif et social.. Et si cela est souhaitable ! A cet égard, l’une des contributions, plus distanciée, se singularise en dénonçant la dépendance affective susceptible de naître d’une telle relation : « Libérons le couple [que forment l’entreprise et son collaborateur] ! », nous dit avec humour Nicolas Loeillet. C’est justement cet exigeant couple « entreprise/ collaborateur » sur le long terme que je mettrais à l’honneur dans mon prochain billet, en abordant l’employabilité et la formation comme gages de reconnaissance. Bonne semaine !