« The Human Age », ou l’essor d’une ère nouvelle

Je suis depuis quarante-huit heures à Davos et l’an dernier, ici-même, j’avais ressenti un certain décalage entre la réalité réelle, telle que vécue par les individus dans un contexte de chômage massif et de forte inquiétude, et la réalité des élites.

C’est beaucoup moins le cas cette année, pour plusieurs raisons. La première, c’est que le climat économique s’est globalement amélioré et on se tourne maintenant vers le futur et sur le « comment rebondir ». Certes, il n’est pas encore stabilisé (la chute brutale et très inattendue du PIB britannique, annoncée mardi, est une illustration de cette incertitude), certes nous ne sommes pas non plus dans une dynamique de croissance forte dans les pays développés, mais tous ici s’accordent sur un diagnostic de sortie de crise.

La seconde raison, c’est que le recul permet de mieux évaluer l’impact de cette crise, en quoi elle a amplifié des tendances qui existaient avant de façon plus embryonnaire et en quoi elle en a modifié d’autres. Cette analyse nous amène ainsi à remettre en cause des certitudes que nous pensions établies et à repenser notre façon d’agir sur le monde pour générer de la croissance pour nos entreprises – donc pour nos pays qui ont terriblement besoin de croissance pour sortir de la situation économique et sociale dans laquelle ces deux dernières années les ont plongés.

Hier matin, ici même à Davos, Jeff Joerres, le CEO et Président de Manpower Inc., a fortement contribué à alimenter cette nouvelle perspective (*). Quand il affirme que l’accès aux talents et le développement du potentiel humain constituent désormais les nouveaux leviers de la croissance économique, et que cela induit l’essor d’une ère nouvelle (« The Human Age »), il appelle à un impératif d’action radicalement différent. Trois tendances majeurs fondent cette analyse de ce que nous appelons le new normal:

1 : l’importance des marchés des pays émergents dans la croissance, qui nécessite pour les entreprises de revoir leur façon de devenir globales

2 : l’écart entre les talents disponibles et les talents recherchés qui ne fait que se renforcer en dépit d’un taux de chômage important dans la plupart des pays occidentaux

3 : les nouveaux comportements, les nouvelles attentes des individus que l’on peut illustrer par l’émergence des réseaux sociaux mais qui englobent l’arrivée de la génération Y ou la conscience écologique.

Avoir accès à la bonne personne devient critique pour le développement des entreprises : la dernière enquête Manpower sur les pénuries de talents qui a été réalisée auprès de plus de 35 000 employeurs dans 36 pays révèle que plus de 30% de ces employeurs ont des difficultés à pourvoir des postes clés pour leur entreprise. Bref, le talent, en dépit d’un taux de chômage élevé, est une ressource de plus en plus rare. Mais, entendons-nous bien : le talent d’une personne c’est la combinaison de compétences, d’un comportement et d’une façon d’être, c’est la capacité à collaborer grâce aux nouvelles technologies dans un environnement mondialisé.

Et on le comprend aussi, derrière cette nouvelle réalité il y a aussi l’accélération d’une bifurcation entre deux groupes: d’un coté ceux qui seront recherchés et qui auront la possibilité de s’affranchir des codes anciens de la relation au travail et de l’autre coté ceux qui risquent d’être exclus si on ne fait rien pour adapter leurs compétences à cette nouvelle réalité. Le sujet de l’éducation dans nos pays occidentaux, de la formation continue revient donc dans les débats de Davos.

De l’autre côté de l’Atlantique, au même moment, le Président Obama, dans son discours sur l’Etat de l’union, ne dit pas autre chose…

Oui, c’est bien une réalité nouvelle qui se profile, au sortir de la crise : elle va créer de nouvelles normes sociétales, de nouveaux rapports collaboratifs à l’intérieur des entreprises, de nouvelles tensions dans nos sociétés pour s’adapter à cette nouvelle donne !

(*) Je vous invite à découvrir en détail son analyse en cliquant ici et à me faire part de vos réactions !

Davos : quelle représentation de la réalité ?

Je rentre de Davos et finalement ce qui m’a le plus frappée (au delà des clivages prévisibles sur le bien fondé de la régulation ou des réactions contrastées au discours de Nicolas Sarkozy), c’est la prédominance du « macro » dans toutes les discussions, à propos de tous les sujets, qu’ils soient économiques, sociétaux ou environnementaux.

Normal, me direz-vous : à Davos, on est censé réfléchir aux grandes tendances, et débattre sur les stratégies à construire en conséquence – et ce de façon globale.

Il me semble néanmoins qu’il y a là un décalage dangereux entre la « réalité réelle » telle que vécue par les individus dans un contexte de chômage massif et d’inquiétudes pour l’avenir, et la « réalité des élites ». Ces dernières m’ont semblé n’aborder le monde qu’au travers les prismes des systèmes de gouvernance et des problématiques génériques. Certes tout ceci est important, mais je voudrais être certaine (et me sentir ainsi rassurée) que lorsqu’on dit Economie, on entende derrière Entreprise dans sa composante la plus humaine ; que lorsqu’on parle de création ou de destruction d’emplois, on se représente les individus qui composent ce marché du travail et qui souffrent de ses disfonctionnements ; que lorsqu’on se soucie d’environnement on pense sincèrement à la vie de nos petits enfants.

De haut, et plus encore si on est myope, le monde peut sembler « flat », alors qu’en bas il est aujourd’hui chaotique et plein d’aspérités… Certains le perçoivent et le disent : Klaus Schwab, le fondateur du forum de Davos, dans son discours d’introduction a par exemple mis en garde sur les risques de crise sociale en 2010… D’accord, pas d’accord, peu importe à la limite si on se pose la question sérieusement, mais a-t il seulement été entendu par la majorité des présents ?

Je voudrais bien en être sûre! Parce que je suis convaincue que parler du sens, de finalité, de responsabilité, de façon concrète et humanisée, ce n’est ni ringard ni populiste.