Une reprise si loin, si proche ?

Je tombe par hasard sur une ancienne déclaration du gouverneur de la BCE, Jean-Claude Trichet. C’était le 5 septembre 2008 – soit dix jours avant l’affolement provoqué par la faillite de Lehman Brothers. Jean-Claude Trichet annonçait alors une révision à la baisse (1,2 % contre 1,5%) de la prévision de croissance de la BCE pour la zone euro en 2009. Six mois plus tard – c’était il y a quelques jours – le même Trichet annonce une prévision de croissance pour 2009 à -2,7% (en ligne avec les autres institutions internationales).

Une chûte de 4 points de PIB en un semestre. Ce chiffre donne la mesure de l’extrême brutalité de la crise.

Pour 2009, la seule incertitude concerne l’ampleur de la récession: on sait qu’elle sera forte, mais on ignore encore à quel point. Pour 2010, la principale question est celle du rebond: verrons-nous, enfin, la sortie du tunnel ?

D’après le National Bureau of Economic Research, les Etats-Unis entrent dans leur 16ème mois de récession. Soit 3 de plus que la « durée moyenne historique » des récessions américaines. De quoi commencer à nourrir quelques spéculations optimistes et à guetter les « signaux faibles » de reprise. Parmi eux, on se met à gloser (et à rêver ?) sur le Baltic Dry Index, un indice des prix pratiqués sur une vingtaine de routes maritimes, encore confidentiel il y a peu, mais dont on voudrait que le violent rebond de ces deux derniers mois soit oiseau de bonne augure…

Plus prosaïque, Le Parisien se fait écho des inquiétudes des professionnels de l’automobile: les approvisionnements en pièces détachées pourraient devenir « tendus, difficiles ou impossibles« …en raison d’un chômage partiel excessif !

Il serait facile de railler la communauté des conjoncturistes, en rappelant les erreurs qu’elle a accumulées au cours des derniers mois. Pourtant, rien n’est plus utile que le travail d’anticipation qui fait son quotidien: les décideurs publics et privés ont plus que jamais besoin d’être éclairés sur l’évolution de leur environnement.

Tenir face à la crise

Peu de marchés sont touchés comme l’est celui des agences d’emploi : depuis mars 2008, le secteur de l’intérim ne cesse de chuter, avec une très nette accélération au second semestre, pour atteindre -35% en février 2009, comparé à février 2008. Une décroissance dont l’ampleur et la rapidité nous étaient jusque là inconnues, sans commune mesure avec les crises passées.

Dans notre réseau (plus de 3000 personnes), ces chiffres sont incarnés : mes équipes me disent quotidiennement à la fois l’insistance croissante, souvent le découragement et parfois la colère des candidats dont nous ne pouvons satisfaire la recherche d’emplois ou de missions. Ce n’est en rien paradoxal de dire que, plus que jamais, ces collaborateurs intérimaires avec lesquels nous entretenons bien souvent des relations pérennes et riches, ont besoin de nous dans nos agences. Ne pas être en mesure de dire, comme hier, « oui, il y a ce poste qui vous conviendrait bien » nécessite plus de soutien et d’explications – et bien sûr plus d’empathie de la part de nos assistant(e)s de recherche. Nous nous devons d’être disponibles.

C’est pourquoi j’ai considéré dès le début de cette crise que Manpower devait conserver sa capacité à être au plus près du terrain, des bassins d’emplois et de nos candidats.

J’ai donc exclu tout plan social, malgré la chute de nos activités de plus de 30%. J’ose dire que nous sommes la seule major du secteur à le faire : c’est à la fois une fierté, et un défi supplémentaire pour l’entreprise toute entière.

Bien sur, face à cette décision, j’ai pris un certains nombre de mesures d’économies : baisse des dépenses (la pub par exemple), non renouvellement de nos CDD, et pour les mois à venir aucun remplacement des départs liés à notre turn over naturel.

Bien sur une question persiste : ces mesures sont-elles suffisantes pour affronter une crise qui s’annonce longue ? Aujourd’hui, elles le sont. Les fondamentaux de Manpower sont solides. Et je continuerai à privilégier le maintien de l’emploi, la protection de l’emploi, car c’est ainsi que je vois notre mission.

C’est ainsi aussi que je vois la responsabilité des entreprises qui traversent cette période et qui peuvent, un temps, se rassembler pour tenir face à la crise, plutôt que d’exclure immédiatement, dans un mode panique, nombre de leurs collaborateurs.

Il nous faut tenir. Et garder la tête froide. Alors que les annonces dramatiques se succèdent.

Chômage de masse et chômage de longue durée

Ouverture demain du Sommet social, annoncé le 5 février dernier par Nicolas Sarkozy, et dont on sait qu’un important volet devrait être consacré à la politique de soutien aux personnes les plus menacées dans leur emploi.

Plus de 200 000 chômeurs en cinq mois, des prévisions de la Commission européenne qui tablent sur un taux de chômage hexagonal de 10.6% en 2010: comme le souligne justement Jean-François Copé dans Les Echos de ce matin « les principales angoisses des Français tournent autour de l’emploi: ceux qui en ont un redoutent de le perdre et ceux qui n’en ont pas craignent de devenir chômeurs de longue durée« .

Ces angoisses sont malheureusement fondées. Les Français le savent, car beaucoup l’ont vécu: le chômage de longue durée est chez nous dramatiquement élevé – et plus particulièrement encore chez les seniors. Endémique même, puisque, reprise ou pas, le temps de « remise à l’emploi » n’a guère varié ces cinq dernières années: autour de 40% des demandeurs d’emploi français sont au chômage depuis plus d’un an, et environ un sur cinq depuis plus de deux ans…

C’est sur ce laps de temps qu’il faut se battre aujourd’hui, j’en suis convaincue. Le chômage de masse, dont tous les économistes ou presque pronostiquent aujourd’hui le retour, sera vécu de façon moins douloureuse par chacun et par le corps social tout entier si l’alternance entre période d’emploi et période chômée est plus cadencée. Pour cela, il faut accompagner très vite chaque chômeur de façon différente. Lui faire profiter des opportunités d’emplois - même temporaires – que seule une connaissance approfondie et entretenue des bassins d’emplois et des besoins des entreprises permet d’avoir.

L’urgence de la situation implique tous les acteurs de l’emploi, associatifs, publics et privés.

L’entreprise et ses cadres: ne pas commettre les mêmes erreurs qu’en 1993

Précieuse mise en garde de François Dupuy dans le dernier numéro d’ Enjeux Les Echos : l’auteur de « La fatigue des élites«  rappelle l’impact qu’a eu la crise de 1993 sur l’engagement ultérieur des cadres vis-à-vis de l’entreprise. En se retrouvant pour la première fois affectés de la même manière que les autres salariés par les réductions d’effectifs, ceux-ci ont nourri par la suite une méfiance durable vis-à-vis des promesses managériales. Méfiance que la crise de 2001 n’a fait qu’attiser, d’où la prolifération, ces dernières années, de discours sur le « malaise des cadres« .

Aujourd’hui le parallèle avec la récession de 1993 est aisé. Nombreuses sont les entreprises prêtes à « sacrifier » une partie de leurs collaborateurs, y compris les plus qualifiés, si c’est la condition nécessaire pour redresser leur situation financière à court terme. Les crises précédentes ont pourtant montré tout le préjudice subi à moyen terme par des entreprises ayant choisi de faire de leurs collaborateurs une variable d’ajustement, au risque de se retrouver en difficulté lorsqu’il a fallu à nouveau renforcer leurs effectifs. Une fois la conjoncture revenue au beau fixe, le mal était fait: leur image auprès de leurs anciens employés – mais aussi de l’opinion, et parfois même de leurs clients – était durablement ternie.

Une piste intéressante pourrait être ici creusée. Plutôt que de se séparer de ses salariés, pourquoi ne pas leur permettre de réaliser pendant un ou deux ans un projet personnel à l’extérieur de l’entreprise, tout en leur offrant l’assurance de réintégrer leur poste par la suite ? Le système existe chez Axa, où est offerte aux collaborateurs la possibilité de mener un « projet personnel dans le cadre d’une mission d’intérêt général« , pendant une période de deux ans (qui peut être renouvelée). Durant celle-ci, le salarié conserve divers droits, comme l’accès au système de protection sociale de l’entreprise, et peut retrouver un poste de même statut que celui qu’il avait quitté.

L’entreprise pourrait aussi utiliser le levier du mécénat de compétence, en détachant certains de ses collaborateurs en activité partielle sur des missions « solidaires« .

Je crois sincérement que les entreprises qui sauraient ainsi concilier désir d’engagement de leurs salariés, contraintes économiques et nécessaire contribution à la cohésion sociale seront les grandes gagnantes du monde de l’après-crise.

Est-ce aussi votre sentiment ou votre analyse ?

Les femmes, la crise et la « parité arithmétique »

Un article du New York Times met en lumière un effet inattendu de la crise: pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis les femmes pourraient très bientôt être majoritaires dans le monde du travail. En d’autres circonstances, on se féliciterait d’une telle (r)évolution.

Mais à y regarder de plus près, on s’en gardera bien car elle est à mettre sur le compte de deux facteurs: d’une part, le caractère particulièrement massif des destructions d’emplois aux Etats-Unis; d’autre part, la sur-représentation des hommes parmi les victimes de ces destructions de postes: 82% des emplois détruits aux Etats-Unis en janvier étaient occupés par des hommes; la crise du secteur industriel explique pour grande partie ce biais statistique.

Quoi qu’il en soit, l’avènement – et même le dépassement – de la « parité arithmétique » est grosse de conséquences, tant sur l’économie de la cellule familiale que sur la répartition des rôles au sein du foyer.

Sur ce plan là aussi, il y aura sans doute un avant et un après-crise.