Chômage de masse et pénurie de main d’oeuvre

Ce matin sur RTL, invitée dans l’émission de Vincent Parizot.
Un auditeur raconte qu’il ne peut honorer un certain nombre de contrats en raison de la pénurie de main d’oeuvre dans son secteur, la restauration de bâtiments. Son témoignage doit sembler bien anachronique aux auditeurs. Presque violent ou provocateur, pour ces Français qui vivent quotidiennement une montée du chômage, que beaucoup qualifient d’inexorable. Mais ce chef d’entreprise ne fait que refléter une situation intrinsèquement paradoxale et malheureusement bien française, qui va devenir de plus en plus douloureuse, car de plus en plus inacceptable.
Xavier Huillard, le président de Vinci, expliquait avant-hier en présentant ses résultats, que le secteur de la construction souffrirait en 2009…mais qu’une pénurie de main d’oeuvre était à craindre en 2010 et 2011 !
Et le 9 mars sera mis en ligne le site unavenirsolide.com, site ludique et informatif au centre d’une campagne destinée à valoriser les métiers du bâtiment et des travaux publics auprès des jeunes de 13 à 16 ans. Une initiative parmi bien d’autres pour attirer les (très) jeunes (hommes ET femmes) vers les métiers du secteur…en cassant bien des préjugés, et lutter en amont contre un taux de chômage « à la française » qui pourrait atteindre 10.6% en 2010 selon la Commission européenne…

Ce que change la crise (1)

Sur le front de l’emploi, la rupture introduite par la crise depuis septembre 2008 est manifeste, et le spectre du chômage de masse fait son inquiétant retour. Dans une note récente, Patrick Artus en tire les conséquences sur l’évolution des politiques publiques en Europe: « On va donc repasser d’une logique d’économies voisines du plein-emploi à une logique d’économies de chômage élevé. Ceci pourrait entraîner une inversion des politiques du marché du travail par rapport à celles qui se mettaient en place avant la crise, avec peut-être maintenant: l’organisation du temps de travail faible (chômage partiel); le retour des retraites anticipées et la baisse du taux d’emploi des salariés âgés; l’organisation du retour des migrants dans leur pays d’origine. »

Faut-il, pour autant, revoir les réformes introduites sur le marché du travail au cours des dernières années ? Ce serait une erreur: c’est bien cette plus grande flexibilité qui avait permis à des pays comme la France ou l’Allemagne de revenir à des taux de chômage au plus bas depuis le début des années 1980. Toutefois, la crise actuelle, parce qu’elle va au-delà d’un simple retournement cyclique, met cette flexibilité à l’épreuve: des secteurs industriels entiers semblent menacés, comme celui de l’automobile, et ce sont des dizaines de milliers de salariés qualifiés qu’il va falloir reconvertir. Selon le New York Times, les « Big Three » ont supprimé pas moins de 120 000 emplois ces trois dernières années.

Toutefois, il ne s’agit pas de céder à la panique devant ces chiffres. La lecture des journaux tend à donner une vision déformée du marché du travail, parce que les médias ne retiennent que les informations les plus dramatiques et les plus spectaculaires, comme les plans sociaux qui ne concernent pourtant qu’une proportion minoritaire des emplois détruits chaque année. C’était d’ailleurs une des révélations surprenantes du très bon ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg  (Le chômage, fatalité ou nécessité, 2004), qui avait d’ailleurs reçu le prix Ressources humaines de l’Institut Manpower pour l’Emploi en 2005. Face à ces emplois détruits, qui concernent pour la plupart des secteurs dont la crise n’aura fait qu’accélérer le déclin, d’autres sont en plein essor, malgré la conjoncture actuelle: sur le seul secteur de la construction « durable », 88 000 personnes devront ainsi être formées aux techniques du développement durable. Le décloisonnement entre corps de métiers va créer de nouvelles fonctions comme celle de « l’énergéticien », un spécialiste de l’énergie dans le bâtiment, ou du poseur de panneaux solaires, qui doit être aussi compétent en matière de couverture que de chauffage, d’électricité ou de plomberie.

Chômage de masse et chômage de longue durée

Ouverture demain du Sommet social, annoncé le 5 février dernier par Nicolas Sarkozy, et dont on sait qu’un important volet devrait être consacré à la politique de soutien aux personnes les plus menacées dans leur emploi.

Plus de 200 000 chômeurs en cinq mois, des prévisions de la Commission européenne qui tablent sur un taux de chômage hexagonal de 10.6% en 2010: comme le souligne justement Jean-François Copé dans Les Echos de ce matin « les principales angoisses des Français tournent autour de l’emploi: ceux qui en ont un redoutent de le perdre et ceux qui n’en ont pas craignent de devenir chômeurs de longue durée« .

Ces angoisses sont malheureusement fondées. Les Français le savent, car beaucoup l’ont vécu: le chômage de longue durée est chez nous dramatiquement élevé – et plus particulièrement encore chez les seniors. Endémique même, puisque, reprise ou pas, le temps de « remise à l’emploi » n’a guère varié ces cinq dernières années: autour de 40% des demandeurs d’emploi français sont au chômage depuis plus d’un an, et environ un sur cinq depuis plus de deux ans…

C’est sur ce laps de temps qu’il faut se battre aujourd’hui, j’en suis convaincue. Le chômage de masse, dont tous les économistes ou presque pronostiquent aujourd’hui le retour, sera vécu de façon moins douloureuse par chacun et par le corps social tout entier si l’alternance entre période d’emploi et période chômée est plus cadencée. Pour cela, il faut accompagner très vite chaque chômeur de façon différente. Lui faire profiter des opportunités d’emplois - même temporaires – que seule une connaissance approfondie et entretenue des bassins d’emplois et des besoins des entreprises permet d’avoir.

L’urgence de la situation implique tous les acteurs de l’emploi, associatifs, publics et privés.

22% d’intérimaires en moins en 2008

Samedi matin. Un coup d’oeil rapide sur Le Monde, alors que la maison est encore un temps silencieuse.

En page 12, les chiffres très noirs sur l’intérim en 2008, publiés jeudi par Pôle Emploi, ne sont pas commentés. Malheureusement, ils parlent d’eux mêmes: 160 000 postes supprimés, soit une baisse de 22,3% en un an, et un recul qui atteint 27,8% pour les ouvriers non qualifiés. Aujourd’hui, les populations les plus touchées par la crise sont aussi les plus fragiles, ce qui semblait improbable il y a 5 mois seulement, le 15 septembre 2008, jour de la faillite de Lehman Brothers…

Je repense à cette conversation cette semaine avec un de nos directeurs de secteur, qui me racontait « le terrain » – dont certains m’imaginent toujours plus éloignée que je ne suis en réalité. Derrière les statistiques et l’aridité des chiffres, je connais les inquiétudes et les angoisses de nos candidats. Et je sais combien il est difficile, mais indispensable, dans nos agences d’avoir à écouter, conseiller et réconforter des hommes et des femmes que la vie souvent n’a pas épargnés – et moins encore par les temps qui courent…