Croissance, valeur ajoutée et formes d’emplois

J’ai assisté, fin novembre, à l’inauguration du Conseil de l’attractivité internationale à Paris. A cette occasion, Pascal Lamy, le directeur général de l’Organisation mondiale du Commerce, donnait son avis sur la place de Paris pour être parmi les gagnants dans la compétition internationale des mégapoles…

Dans son exposé, deux séries de chiffres m’ont particulièrement frappée – et je voulais vous les livrer.

Les premiers concernent la croissance et les mutations du commerce mondial.
Qu’a-t-on observé en 2009 ? Une crise économique qui s’est traduite par une contraction du commerce mondial sans précédent depuis soixante-dix ans : un PIB mondial en recul de 2,2% et un volume des échanges en baisse de 12,2%. En 2010, on retrouvera sans doute cet écart de 10 points, mais en positif : l’économie mondiale devrait afficher un taux de croissance de 3%…et le commerce mondial devrait augmenter de plus de 13% ! Ces dix points permettent de réaffirmer le rôle majeur du commerce mondial dans la reprise économique mais surtout, ils traduisent bien l’ampleur des changements intervenus (et en cours) dans les chaînes de production des biens et services, l’évolution complexe de la sous-traitance et la tendance à l’hyperspécialisation des acteurs économiques.

La démonstration du Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce se veut plus convaincante encore quand elle prend pour exemple la valeur d’un Ipod « made In China ». Car sur les 150 dollars que ce bien de consommation affiche, cinq seulement sont véritablement chinois. Le reste de la valeur du produit phare d’Apple réside grosso modo pour 40% dans la valeur ajoutée japonaise et d’autres pays d’Asie (car c’est là que sont produits les composants électroniques) et pour 15% dans la valeur ajoutée américaine, car c’est aux Etats-Unis que ce produit a été « marketé » au sens large du terme. Ce produit (et bien d’autres !) sont en réalité « made in world », explique-t-il, car leurs différents stades de production sont totalement mondialisés : études marketing, design, conception, production de composants, assemblage et commercialisation composent désormais une vaste chaîne de production internationale.
Mais si on s’intéresse à la décomposition de ces données en termes d’emplois et de salaire, le raisonnement est encore plus intéressant : un petit tiers des emplois nécessaires à la production de l’Ipad est américain, mais comme les travailleurs américains sont à la fois mieux payés et beaucoup plus qualifiés, il en résulte que la production mondialisée de l’Ipod génère deux fois plus de masse salariale aux Etats-Unis… qu’en Chine !

Voilà, me semble-t-il, une formidable et percutante illustration de la difficulté pour un vieux pays comme la France à passer d’un modèle simple et direct (où production industrielle et emplois allaient de paire pendant des décennies) à un modèle infiniment plus complexe, qui doit mêler productions pointues, car liées à la recherche et à l’innovation, et créations d’emplois par des activités de service à valeur ajoutée…ou pas.

Japon: le nouveau contrat social reste à construire

Darryl Green est notre Executive Vice-President en charge de l’Asie et Moyen Orient;  il est aussi Président de Manpower Japon ou il vit depuis de nombreuses années.

Lors de son passage à Paris, nous avons organisé avec lui de nombreuses rencontres avec nos clients présents en Asie. Sa vision sur le Japon m’a paru intéressante à partager en ce qu’elle décrit un changement profond en train de se matérialiser dans l’économie et le marché du travail de ce qui est devenu la troisième puissance économique mondiale, ainsi que les aberrations auxquelles peuvent conduire des politiques dogmatiques de l’emploi dans une économie en mouvement.

Il est sans doute bon de rappeler pour ceux qui auraient en tête une économie du Japon industrielle et exportatrice, que les services représentent 69% du Produit national brut et que le poids du marché intérieur japonais est également proche des 70% – ratio beaucoup plus élevé que dans les autres pays industrialisés. Jusqu’à présent nous observions au Japon, un marché de l’emploi issu de son histoire, dominé par une doctrine de contrat social très fort pour les collaborateurs ayant un contrat permanent, par opposition à tous ceux ayant un contrat à temps partiel ou un contrat de travail temporaire.

C’est sur ces bases qu’étaient bâties les politiques d’emploi des champions industriels qui semblent aujourd’hui les faire évoluer rapidement face aux problèmes de compétitivité qu’ils rencontrent. Nous observons aujourd’hui une croissance des mouvements de personnel entres les Philippines et le Japon dans le domaine des services, et de nombreux projets de délocalisation d’unités de production industrielle vers la Thaïlande largement plus rentables depuis le changement récent de taxation des importations.

Dans ce contexte, on peut évidemment anticiper la disparition de l’emploi industriel au Japon et des conséquences sociales importantes à ces transformations.

Et c’est là que les dogmes sur l’emploi peuvent faire des ravages s’ils dominent l’évolution de la réglementation. Il y a quelques mois, un changement de règle a été décidé modifiant la catégorie des postes pouvant faire l’objet d’un contrat de travail temporaire sans contrainte de durée, ni de renouvellement. L’idée simpliste était que les entreprises allaient embaucher massivement ces collaborateurs qui travaillent depuis longtemps dans leurs équipes, et dont ils ont besoin.

Simpliste, parce qu’évidemment les choses ne se sont pas passées de cette façon : sur les plus de 4000 collaborateurs ‘intérimaires’ de Manpower Japon touchés par cette mesure, seulement 17% ont été embauchés par l’entreprise qui utilisait leur compétences depuis de nombreux mois. L’immense majorité s’est donc retrouvée au chômage, avec une indemnisation très limitée. Alors, bien sûr, on peut continuer dans le dogme et honnir ces entreprises qui n’ont pas ‘assumé’ leurs responsabilités.

La réalité est que les entreprises ont besoin de souplesse et qu’il convient de réinventer, dans ce contexte, le contrat social du Japon.

Marchés du travail en mouvement : et la France ?

Lors de nos Executive Meetings, je suis toujours frappée de constater combien les angles de vue et les analyses des marchés du travail sont hétérogènes selon les quatre grandes régions du monde dans lesquelles Manpower est implanté.

Décalée, la situation dans la zone EMEA, c’est-à-dire l’Europe (France exceptée), le Moyen-Orient et l’Afrique. Ce qui est frappant, c’est la forte croissance de l’Allemagne qui s’accompagne d’un niveau élevé de confiance dans la reprise de l’économie. En Grande-Bretagne, le plan d’austérité sans précédent de David Cameron, qui va réduire jusqu’à 40% le budget de certains ministères, se fait déjà sentir : notre activité subit une décroissance brutale, l’administration arrêtant les contrats de ses ‘contractors’ et lançant des plans de licenciements de ses personnels permanents.

Inquiétant, le phénomène d’ « industrialisation » du marché du travail aux Etats-Unis, sous la pression des services Achats qui « poussent à la roue ». Des intermédiaires se positionnent aujourd’hui sur l’optimisation de l’achat de travail temporaire et encouragent la mise en place de processus déshumanisés où les coûts imposés et l’exigence de rapidité dans la proposition de CV excluent toute interaction interpersonnelle avec les candidats.

Passionnante, l’évolution de l’Asie en quelques mois. J’y avais fait un voyage assez complet en mai 2009 et rien n’y est vraiment pareil aujourd’hui ! Ce sentiment est d’ailleurs partagé par nos clients présents en Asie, comme nous le confiait Darryl Green, de passage à Paris la semaine dernière et en charge de cette région pour le groupe. Différence d’abord dans l’impact de la crise : si Taiwan, Singapour et le Japon ont été durement touchés, le Vietnam et la Thaïlande ne l’ont pas été du tout. Le Vietnam, par exemple, poursuit son mouvement d’ouverture aux marchés (qui ne s’accompagne malheureusement pas d’une libéralisation politique…) et de diversification tous azimuts. Ce pays est en passe de devenir une plate-forme de délocalisation incontournable, y compris au sein de la zone Asie, en raison d’une main d’œuvre disponible…et bien meilleur marché que celle de la Chine, son principal et historique partenaire économique…

Car, finalement, l’impact de la crise en Inde et en Chine a été très temporaire, ne faisant qu’accentuer les facteurs d’évolution de leurs économies respectives.

Plus que jamais le moteur de l’économie chinoise repose sur sa demande intérieure, le gouvernement chinois gérant fermement (euphémisme ?) son organisation. Son objectif : redistribuer les implantations industrielles vers les villes du centre et désengorger les villes de la côte. Et il ne s’agit pas d’un plan à 10 ans : non, c’est maintenant…donc (très) fermement ! Très intéressants, d’ailleurs, les regards croisés de journalistes commentant les grèves récentes qui ont entrainé des augmentations de salaires spectaculaires dans certains centres industriels et le regard de nos équipes qui travaillent au quotidien et qui vivent le ce grand tournant du « Made in China ». Gentiment, nous dirons que nous oublions trop souvent que nous sommes dans un pays dont l’économie est dirigée et diablement pragmatique et réaliste!

Et puis il y a cette incroyable évolution des mentalités en Chine, ce sentiment de fierté extraordinaire de faire enfin partie du « club » des plus grandes économies mondiales, qui a réussi à dépasser le Japon le trimestre dernier. Sentiment de fierté et élan patriotique mêlés, qui font qu’aujourd’hui les jeunes diplômés, les talents que nous côtoyons tous les jours, nous disent qu’ils souhaitent en premier choix travailler pour une entreprise chinoise alors qu’il y a un an, ils ne rêvaient que de rejoindre les rangs d’une grande marque américaine ! Et cela se voit : il y a trois ans, 90% de l’activité de Manpower en Chine se faisait avec des groupes internationaux, aujourd’hui c’est 50% de notre activité qui se fait avec des entreprises chinoises…

Quant à l’Inde, elle est plus que jamais l’agrégat de régions aux cultures, lois, tensions différentes – dont la maitrise est essentielle pour avoir accès à ce fantastique « réservoir de ressources », dont l’objectif est d’accéder à de nouveaux standards de vie et de consommation.

Retour en France. La revue de presse me chagrine un peu : le monde bouge à coté de nous, à toute vitesse, et nous, nous donnons le sentiment d’être prisonniers de nos éternels débats, qui freinent l’indispensable sens de l’action.

Sommes-nous vraiment à ce point nostalgique d’un passé dont nous n’arrivons pas admettre qu’il est définitivement derrière nous ?

Japon, travail et emploi

Première journée à Tokyo et successions de rencontres. Immédiatement, je me rends pleinement compte de la puissance d’une marque comme la nôtre et de la réalité d’une vraie « culture Manpower ». A quelques détails circonstanciels près, mes réunions pourraient se tenir à Paris… Je me sens donc très vite « comme chez moi »!

En revanche (et ce n’est pas une surprise !)  la situation de l’emploi et le monde du travail sont vraiment très éloignés des nôtres !

En effet, avec 3,35 millions de chômeurs, le taux de chômage atteint 4,8% dans l’archipel. Il est en hausse de 25% en un an, son niveau le plus élevé depuis août 2004. On pourrait considérer ces chiffres avec envie : le chômage en France n’est jamais passé sous la barre des 7% depuis 1981 !

Mais la réalité est beaucoup plus complexe et rend l’exercice comparatif impossible. En cause principalement la méthode de comptabilisation des demandeurs d’emplois: quelques heures travaillées dans le mois suffisent pour ne plus être considéré comme chômeur, par exemple. Ou encore, l’exclusion des statistiques au bout d’une période beaucoup plus courte que dans les autres grands pays de l’OCDE. Bref, on admet qu’il faudrait, à mesure égale, multiplier ce taux par environ deux, ce qui le situerait à un niveau assez similaire à l’Europe.  Autre raison : la protection sociale au Japon est assurée par l’entreprise, et non par l’Etat… Résultat : l’assurance-chômage est inférieure à un an et l’indemnité quotidienne maximum est de l’ordre de 50 euros. La situation des sans-emplois est donc rapidement très difficile, ce qui rend la crise très présente et très visible.

Même si globalement, la législation du travail nippone permet davantage de flexibilité pour les entreprises qu’en France, le marché du travail est néanmoins très réglementé. Le travail temporaire, par exemple, est interdit dans les activités portuaires et dans la construction, deux secteurs fondamentaux de l’économie japonaise ; il est aussi limité à une année, sauf pour 26 qualifications spécifiques et bien précises… Par ailleurs, le travailleur intérimaire est très mal couvert socialement puisque l’obligation de l’inscrire à une caisse d’assurance sociale ou d’assurance chômage est soumise à une franchise de 90 jours… Contrairement à la France, où son statut repose sur un principe de continuité de protection sociale (au moins équivalente à celle d’un salarié en CDI) qui compense la discontinuité des missions. D’où une forte proportion de travailleurs pauvres au Japon.

Du côté des similitudes entre les deux modèles, il y a certainement le mauvais sort fait à la jeunesse : au Japon, plus d’un jeune travailleur sur trois âgé de 15 à 24 ans, à l’exclusion des étudiants, occupe un emploi non régulier ou à temps partiel, et surtout généralement très peu qualifiant. Ce qui a pour incidence, outre les aspects économiques et sociaux (le sous-salariat induit l’incapacité d’émancipation matérielle, ce qui conduit à un schéma familial de type « communautaire ») de bloquer l’accès à l’emploi permanent. Ce sont les fameux « freeter » (ou les « neet », qui eux, trop découragés, ne recherchent pas d’emploi) qui constituent une population bien particulière, avec ses modes de (basse) consommation, ses repères et sa propre culture, souvent urbaine et parfois violente car désespérée.

Depuis peu, le gouvernement japonais a d’ailleurs initié une série de réformes d’ampleur, destinées à améliorer le sort de sa jeunesse : formation professionnelle, centre multiservices d’emploi dédiés, système de cartes d’emploi, etc. Cela n’est pas sans me rappeler quelque chose…à 10 000 km de là.

Je tenterai demain, si mon agenda m’en laisse un peu le temps, de vous raconter la suite de mes étonnements et de mes enthousiasmes, ainsi que les initiatives de Manpower Japan pour répondre à ces défis.

Relative croissance et croissance relative

france-asie

 

Je pars aujourd’hui pour l’Asie; je vais travailler une dizaine de jours avec les équipes de Manpower Professional au Japon, en Inde et en Chine.

Chez Manpower, nous disposons de notre propre Baromètre international des perspectives d’emploi. Lancé aux Etats-Unis et au Canada en 1962, ce Baromètre trimestriel constitue aujourd’hui une des études sur l’emploi les plus reconnues au monde. Réalisée aujourd’hui dans 33 pays, c’est véritablement une étude unique sur les perspectives d’emploi, à la fois par la taille du panel d’entreprises interrogées, par sa longévité, sa dimension et sa fiabilité: la marge d’erreur des données nationales, internationales et mondiales est de l’ordre de +/-3.9% (et de +/-3% en France).

Le dernier Baromètre (T2 2009) indique que dans la zone Asie-Pacifique, seuls les pays que sont l’Inde et la Chine prévoient de renforcer leurs effectifs entre avril et juin 2009. L’Inde serait même le seul pays dont le solde serait en légère progression par rapport au premier trimestre. Au Japon, pour la première fois depuis le lancement du Baromètre en 2003, le solde net est négatif. Bref, la morosité continue de régner, avec de très forts écarts de croissance selon les pays.

Ainsi, en Chine, la prévision de croissance de 6.5% pour 2009 pourrait sembler insolente (comparée au -6.2% du Japon, par exemple…). Ce serait oublier que ce chiffre est deux fois inférieur à celui de 2007…et qu’il se situe bien en deça des 8% nécessaires pour assurer suffisamment de créations d’emplois face au dynamisme démographique… Pire : selon l’Institut français des relations internationales, cette prévision de croissance constitue une « chute énorme par rapport à la performance des vingt, voire des trente années précédentes. »