Poursuite cette semaine de la réflexion thématique entamée la semaine dernière.
Nous l’avons vu, nos jeunes diplômés rêvent avant tout d’une entreprise plus « humaine »… dans tous les sens du terme. Une aspiration dans laquelle j’entends aussi un véritable cri du cœur : « Et moi là-dedans ? ». « Réussir, réaliser, satisfaire, créer, être reconnu », et « voir le fruit de son travail, comprendre son rôle individuel dans la réalisation commune » : bref, trouver sa place, exprimer ses talents et participer aux décisions… dans une entreprise « cocon » en charge de l’éclosion de chacun. Voici comment Romain Limouzin, jeune diplômé, envisage son rôle au sein de l’entreprise organisation.
De son côté, Nicolas Karecki rappelle « l’idée de l’époque (…) : donner plus de place à la personnalité de l’employé ». Une ambition louable et que je défends, mais dont les modalités tendent à remettre en question, non seulement le modèle, mais bien la viabilité de l’entreprise même. Un constat alarmant ? Disons plutôt très idéaliste. Parlons-en en détail…
Le mot d’ordre ? La souplesse. « Ce n’est pas à l’Homme de s’adapter à l’Entreprise mais à l’Entreprise de s’adapter à l’Homme », nous dit Anne Laure Guermont Pour cela, souplesse à tous les étages : flexibilité du temps, de l’espace, choix des missions laissé à l’appréciation de chacun, temps dédié au développement personnel et surtout dialogue participatif. Les frontières et structures tendent à se diluer dans ce qui apparait comme une véritable « entreprise nuage » pour Laurent Lahmy… De son côté Nicolas Loeillet imagine « d’institutionnaliser, au sein des entreprises, l’idée de négociation du temps » avec la mise en place « de discussions propres à l’organisation spatio-temporelle du travail ». Laurent Lahmy traduit aussi ce souci de répondre aux préférences individuelles, via la mise en place d’un « marché virtuel d’assignation interne » qui permet aux collaborateurs de « choisir les missions qui leurs plaisent ». On l’aura compris, ce qui frappe ici c’est la prégnance de l’individu sur les enjeux et contraintes qui préemptent le bon fonctionnement de l’entreprise.
La résolution des intérêts individuels dans la poursuite d’un intérêt général (et nécessaire), voilà une dimension fondamentale que tous tendent à occulter !
Stop au top down ! Corolaire nécessaire de cette flexibilité participative… et enseignement préoccupant, tous partagent une méfiance à l’égard de la hiérarchie, perçue comme une élite arbitraire de « ceux qui décident du dernier étage sans rien demander » (Audrey Stiti), « aveuglée par la croissance de sa production » (pour Romain Limouzin et Valentin Chaput)…
Halte à la hiérarchie ! C’est l’avènement de l’entreprise communautaire… et un brin totalitaire ! Première évolution proposée (par Audrey Stiti): « à midi, tous les salariés mangent ensemble. Chaque jour, à la même table. Ce n’est pas une obligation, c’est un usage. Le repas est payé par l’entreprise et tous se retrouvent, sans distinction de grade », tandis le manager de l’entreprise imaginée par Samira Jamai « n’hésite pas à effectuer des tâches qui incombent à des niveaux hiérarchiques inférieurs si besoin est, et ce sans même les dévaloriser ».
De la révolution… A travers leurs contributions, c’est un ordre nouveau – et égalitaire – qui se fait jour, et dans lequel la hiérarchie de l’entreprise est chamboulée . Le manager de l’équipe peut se retrouver assistant par rapport à une mission donnée, pour laquelle il est moins spécialiste que son subordonné … Relative, réversible, cette nouvelle hiérarchie repose sur une expression parfaitement démocratique des avis de chacun. Les collaborateurs doivent aussi pouvoir s’exprimer plus librement dans l’entreprise, et peser dans la prise de décision. « Plus de consensus, moins de bras de fer »nous dit Audrey Stiti, pour qui « l’entreprise [idéale] fonctionne sur un mode participatif où chacun amène des idées et où ces idées sont réellement entendues et prises en compte ».
…A l’utopie ! Valentin Chaput, quant à lui, imagine une entreprise dont le président-fondateur a décidé de se rebeller contre ses actionnaires et d’engager une révolution dans la gouvernance de l’entreprise ; le comité de direction y est élu démocratiquement par trois collèges : salariés, clients et actionnaires ! Révolution, rébellion : le mot est lâché et on ne peut que choisir de confronter (avec bienveillance, bien entendu !) les évolutions imaginées a la réalité de l’entreprise que nous connaissons tous aujourd’hui : ses impératifs de rentabilité, le temps à gagner, les contraintes qui conditionnent la prise de décision managériale.
Laissons à nos jeunes diplômés le temps de découvrir le management… en l’exerçant ! Je serai très curieuse de les retrouver dans une dizaine d’années et de relire, avec eux, leurs projets à la lumière (peut être plus crue ! ) de leur vécu.
En attendant, décisions collégiales, management participatif, hiérarchie réversible : on l’aura compris, ce qui sourd ici, c’est l’avènement imaginaire de l’entreprise communautaire. Car attention ! Pour nos jeunes diplômés, oui à l’expression de la personnalité, non à l’individualisme. Déjeuners, discussions, intérêts partagés, l’entreprise « cocon » conviviale doit assurer le bien être de chacun, tout en préservant sa liberté au sein d’une communauté « choisie ».
Nous en parlerons dès la semaine prochaine !. D’ici là, vos commentaires sont les bienvenus.