APB (Admission Post-Bac) ou le symptôme d’un mal français

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Lorsque l’on est parents d’adolescents, la semaine qui vient de se terminer est l’une des plus stressantes de l’année.

Rien à voir avec la gestion des sorties, les conflits de génération, etc. etc. Non cette fois-ci c’est sérieux. Trop sans doute.
Cette semaine marque en effet la fin de la procédure dite « APB » ou «admission post-bac».

Quand on connaît l’importance du diplôme en France, dans l’imaginaire collectif, mais aussi sur le marché du travail, on imagine les angoisses vécues par beaucoup de familles ; d’autant qu’à la différence des adolescents américains, il s’agit pour les jeunes futurs bacheliers français non pas seulement viser un établissement (université, BTS, classe préparatoire, etc.), mais de choisir une filière très précise, dont ils pensent (à tort) qu’elle va conditionner l’ensemble de leur vie professionnelle…

Compte-tenu de la place ridicule réservée au monde de l’entreprise dans la formation initiale, cela revient souvent à demander à des adolescents qui ne connaissent rien ou presque au marché du travail de choisir leur avenir professionnel… en toute méconnaissance de cause !
Car si les parents ou des amis de la famille n’aident pas, le choix dépendra de goûts plus ou moins affirmés, des notes que l’on a eues dans telle ou telle matière, et non pas des débouchés professionnels potentiels. Le choix sera influencé aussi par les fameux conseillers d’orientation qui en France sont des psychologues, mais oui ! – et que j’aimerais savoir combien d’entre eux ont déjà vu une entreprise de près ou de loin !
Pas étonnant dans ce contexte que l’orientation constitue un moment majeur de constitution des inégalités sociales… Un chiffre me frappe toujours : environ 20% des enfants de milieux populaires qui ont eu une mention au bac s’orientent en classe préparatoire ; c’est presque deux fois plus pour des enfants de cadres. Alors oui – et malheureusement le constat n’est pas nouveau, nous avons dans ce pays un vrai problème entre système éducatif et monde des entreprises.

Il y a pourtant des axes de réformes, vus depuis l’entreprise et de ses attentes, qui me semblent nécessaires et pas insurmontables :

  • Faire connaître l’entreprise. Le monde des entreprises doit se faire plus présent et être aussi davantage sollicité dans les formations initiales, le plus tôt possible. Sans cela, comment reprocher aux jeunes de vouloir reproduire le schéma familial ou de n’aspirer qu’à certains métiers facilement identifiables (secteur médico-social, fonction publique, métiers du droit, du sport, etc.) ?
  • Faire connaitre l’université en développant la transparence : soyons honnêtes, les entreprises, petites ou grandes, ne comprennent rien au maquis des filières, des licences ceci ou cela, avec telle ou telle spécialité. Le résultat ? Nous nous cantonnons trop souvent aux deux-trois formations que nous maîtrisons, ce qui nous rassure mais renforce une tendance déjà naturelle au clonage. L’entreprise doit faire des efforts, mais elle doit être aidée !
  • Privilégier l’apprentissage des méthodes et des compétences transversales. On connaît le pari de l’enseignement général : explorer à fond une discipline permettrait d’acquérir, implicitement, des méthodes de raisonnement et de travail généralisables. Mais si cela marche pour une petite élite, pour les autres il faut être bien plus explicite pour s’assurer qu’ils sauront organiser un projet, travailler en équipe, etc. Quant au pari de l’enseignement professionnel, celui de fournir un fort niveau de technicité, il laisse aussi beaucoup trop de côté les dimensions essentielles du savoir-être, du comportement.
    Il ne s’agit pas de « formater » les élèves et étudiants aux attentes du monde de l’entreprise, par définition mouvantes, mais il faut leur inculquer cette capacité d’adaptation, cette souplesse intellectuelle et comportementale qui fait le succès dans la vie professionnelle, quel que soit le niveau de qualification initiale !
  • Ne pas confondre quantité et qualité. L’agenda de Lisbonne fixait aux pays européens un objectif ambitieux : atteindre 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur. Objectif raisonnable si l’on en croit les statistiques qui soulignent dans tous les pays l’ « effet protecteur » du diplôme… Certes, mais que constate-t-on ? L’Allemagne, qui est de tous les grands pays de l’OCDE le plus performant sur le chômage des jeunes, est aussi celui qui a le moins progressé sur la base de cet indicateur… En revanche, l’Espagne a accompli un bond spectaculaire… Bref, n’oublions pas de réfléchir au « rendement » des diplômes, un mot qui ne doit pas être un tabou…

Pour finir, je voudrais souligner un point vraiment essentiel, qui explique pour beaucoup l’angoisse autour de cette procédure « APB ». En France plus qu’ailleurs, et beaucoup plus qu’en Allemagne, les jeux semblent faits dès la fin des études. On continue de vous juger toute votre vie professionnelle sur la base de votre diplôme initial. C’est non seulement injuste socialement, mais surtout très inefficace économiquement : dans le monde du travail de demain, les besoins de compétences vont évoluer de plus en plus vite.

Alors oui, apprendre à apprendre et apprendre encore, voilà le défi du monde de travail de demain.

Réactions
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  1. Bruno Praly

    J’ajouterais à ce trait d’humeur, deux sujets que je trouve « piquant » pour le vivre ou les avoir vécus avec mes enfants.

    Le premier et en remontant dans le temps. Avant le choix dans « APB », il aura fallu choisir son lycée. Quand on connait les inégalités et les différences de niveau, inexplicable humainement, pour les élèves dans les lycées, cela me pose question. Actuellement, si vous voulez un bon lycée, il faut justifier de bonnes notes en classe de 4ième et 5ième. Voir pour certains établissements de la classe de 6ième. Comme si un élève de 6ième pouvait avoir une idée de son avenir professionnel.

    Le deuxième et en reculant dans le temps. La troisième, quatrième ou cinquième année d’étude pour un étudiant avant d’entrer dans la vie professionnelle représente un défi qui sanctionnera toute sa carrière. Nos enfants ne sont pas confrontés à la vie de l’entreprise et sont freinés avec des emplois du temps lourdement chargés à être des porteurs de projet ou de création d’entreprise. D’autres pays, que la France permette de dégager du temps pour laisser la créativité des étudiants dans le développement de leurs projets. Un bon indicateur est l’âge moyen des porteurs de projets qui se font « incubés ». En France, je n’ai pas le nombre exacte, mais il est à plus de 30 ans.

    Enfin et toujours sur mon expérience. J’ai visité l’école de cuisine Grégoire Ferrandi à Paris qui organisait deux journées portes ouvertes. La, nous avons pu discuter avec des élèves passionnés de leur art et nous avons pu acheter quelques unes de leurs délicieuses compositions. Malheureusement et instinct délicat, le moment du règlement et d’écrire la facture. J’ai été pertubé par leur difficulté à prendre un stylo et à écrire simplement trois lignes sur un papier. N’est il pas choquant, que notre estimée Education Nationale fasse, de nos futurs élites culinaires, des personnes hors des canevas de réussite scolaire.

    Pour conclure, poussons nos enfants à être curieux et surtout à apprendre à se faire plaisir

     
     
  2. CHEVALIER Marie-Christine

    Ce billet s’interroge incidemment sur la formation des conseillers d’orientation qui accompagnent les choix d’avenir de nos jeunes adolescents…
    Or ceux ci font partie des personnels (avec les chefs d’établissement et les professeurs d’enseignement technique et professionnel )pour lesquels le stage en entreprise (un mois si ma mémoire est bonne) est obligatoire pendant leur formation initiale !
    Alors où est le problème ? Pourquoi cette distance entre ce que l’on connait et dit de l’entreprise en milieu scolaire et la réalité ?
    Pour avoir passé plusieurs décennies au sein de l’école, je suis persuadée que la connaissance de l’entreprise, de la vie professionnelle et de la vie économique fait partie des informations nécessaires sur la « vraie vie ». Ainsi, tout jeune devrait, au fil de son parcours être accompagné vers une saine curiosité sur le monde dans lequel il vit au même titre que sur les sciences et les lettres !
    Mais pour cela, il faut non seulement que TOUS les pédagogues (professeurs, comme conseillers d’orientation)connaissent l’entreprise de l’intérieur, mais aussi qu’ils aient une vision large de ce qu’elle est, c’est à dire petites, moyennes et pas seulement grandes. Enfin, cela nécessite une approche régulièrement renouvelée du monde du travail…au delà du seul stage obligatoire en début de carrière !
    Tout en rêvant aux réformes nationales que ceci nécessiterait, il me semble que la relation de proximité établissements scolaires/entreprises peut déjà faire beaucoup avancer les choses…si l’on évite de se contenter des partenariats officiels (parfois limités à l’affichage) et qu’on a à cœur de construire un vrai dialogue et une connaissance réciproque utile.

     
     
  3. Ce serait pourtant si simple qu’un Ministre de l’Education ponde un décret ;0)) de plus … qui conseillerait très très fort à tous les chefs d’établissements Lycées et Collèges d’entrer en relation avec les MEDEF, CGPME, …. de leur département pour avoir une fois par mois un Patron de PME/ETI qui viennent faire une présentation de ses besoins en personnel futur mais aussi montrer sa joie d’être un entrepreneur à TOUS les professeurs y compris musique, art plastiques, etc…. (présence obligatoire). Cela ne couterait pas un sous au contribuable.

     
     
  4. Margot

    En tant qu’étudiante en licence Rh, je comprend tout a fait votre position. Aujourd’hui on nous demande d’avoir des diplômes et des diplômes et en plus de cela il faut avoir de l’expérience. Or la place de l’expérience est moindre, même si les stages tendent a se développer. C’est une réel problématique, comment pouvons nous avoir un master, soit bac + 5, et pouvoir indiquer sur notre CV plus d’un an ou deux ans d’expérience.

     
     
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  2. ManpowerGroup France

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  3. Bernard Desclaux

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  4. Sarah Braunstein

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  5. Françoise Gri

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  6. Y(A)(OU)NG CHIGGA

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  7. Relations-Textuelles

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  11. Thomas CHARDIN

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  12. Laure Cottrelle

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  13. Commentaire de Caatus sur le billet de Françoise Gri, « APB (Admission Post-Bac) ou le symptôme d’un mal français » | caatus

  14. caatus

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  15. Sylvie Bobillon

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  16. Olivier Cimelière

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