Façonner son organisation en misant sur l’intelligence collective

L’hebdomadaire 01 Informatique m’a demandé de rédiger une tribune sur l’évolution du lien entre nouvelles technologies et nouvelles formes et organisations du travail, tribune qui est publiée cette semaine dans son dernier numéro. Je vous la livre ici – et attends avec intérêt vos commentaires sur le devenir de l’ « Entreprise 2.0″ !

Selon l’économiste Daniel Cohen, la quatrième révolution industrielle naîtra de la combinaison des nouvelles technologies avec de nouvelles organisations du travail.

Elle succède à celles de la vapeur, de l’électricité et de l’informatique. Interrogés sur ces nouvelles technologies, les gourous citeront d’une seule voix le web 3.0. Cela prendra encore quelques années, aussi intéressons nous déjà à l’étape du web 2.0. Réseaux sociaux, usage pervasif du mobile interactif, vidéo, localisation géographique constituent autant de nouveaux usages qui apportent d’ores et déjà à l’entreprise une série d’opportunités et d’enjeux significatifs. Autour du « modèle » web 2.0, commencent d’ailleurs à se concrétiser de vraies histoires de business, c’est-à-dire des projets dont nous sommes capables de vérifier la création de valeur dans la durée.

Le crowdsourcing, un business model 2.0 qui fonctionne

C’est le cas par exemple des applications du ‘crowdsourcing’ qui, testées dans la sphère de la création de document ou la coproduction musicale, débarquent maintenant dans le champ plus classique du marketing. Il s’agit de solliciter les internautes volontaires pour collecter les réactions et attentes des utilisateurs d’un produit ou d’un service… Google, Dell, Apple l’utilisent très largement. Plus immédiat, plus ouvert, plus rapide, ces techniques capturent l’innovation d’usage beaucoup mieux et bien plus rapidement que ne le feraient les techniques classiques. Pourquoi ? Parce qu’ouverte à la spontanéité et à la créativité du plus grand nombre. Ce principe de coproduction au travers de la toile n’est évidemment pas nouveau pour tous les développeurs de logiciel puisque c’est de cette façon que se sont développées depuis des années les plateformes de logiciels libres. Celles-ci ont fait émerger de nouveaux modèles de création de valeur, bousculant en même temps quelques situations de monopole et des modes pourtant bien établis de tarification des logiciels. Une idée de coproduction avec le monde du Web qui a aussi fait émerger de nouveaux intermédiaires : agences marketing spécialisées mais aussi -plus dérangeant dans son concept- des plateformes d’intermédiation sur le Web de cette nouvelle forme de ‘travail virtuel’.

Bâtir une co-propriété industrielle

De quoi s’agit- il ? Dans sa forme la plus simple ce sont des places de marché qui vont proposer à des « collaborateurs » du net de réaliser des tâches pour un prix donné. Il s’agit le plus souvent d’activités très calibrées qui ne peuvent pas être automatisées et dont le résultat est facile à vérifier : par exemple des « proof reading classified postings », c’est à dire la production de contacts pour des campagnes marketing. Nous sommes dans un modèle très largement comparable à celui des plateformes de vente en ligne comme eBay et Amazon, qui travaillent sur des offres dans ce domaine.
Plus élaborées, d’autres plateformes de « travail virtuel » proposent de faire des appels à candidature pour des projets, d’organiser la compétition, de sélectionner une solution et de ne la payer qu’au succès. Outre l’intermédiation entre des entreprises et des collaborateurs qui n’auraient jamais eu l’opportunité de se rencontrer, ces plateformes se veulent intermédiaires de confiance en offrant une garantie de paiement à ceux qui produisent et plus difficile, une garantie de qualité de service à ceux qui attendent un résultat. Délivrer cette garantie de résultat constitue encore un véritable enjeu technique, puisqu’il s’agit de travailler le format et le contenu de l’offre, de façon à rapprocher autant que possible le résultat attendu du travail fourni. Difficile pour des projets complexes. Les plus sophistiquées de ces plateformes de service offrent un modèle d’industrialisation de la production qui autorise une réutilisation du travail effectué ; c’est le cas de la plateforme de service de l’entreprise Topcoder.

Une nouvelle forme de télétravail 2.0

Si l’enjeu technique est significatif, l’enjeu sociétal l’est également. Ces nouvelles formes de travail pourraient apporter à des personnes « enclavées » une activité qui ne leur est physiquement pas accessible, aider à obtenir un complément de rémunération ou encore éviter des temps de transports inutiles. Cette forme « de délocalisation » offre aussi son lot de particularités.
Côté éthique d’abord. Comment être sûr de l’interlocuteur au « user id » annoncé ? Un enfant exploité ? Un collaborateur qui utilise son temps de travail pour soumettre ses services à un concurrent ? Côté sociétal ensuite. Ces formes d’intermédiation du travail, encore confidentielles aujourd’hui, échappent à toute législation. Quand on pense que nous n’avons pas encore vraiment résolu tous les aspects de la réglementation du télétravail en France et que l’on discute encore du mode d’application de la directive européenne sur les services, le casse-tête à venir a de quoi faire sourire les plus optimistes d’entre nous. Reste, enfin, la question plus ouverte sur les conséquences, dans l’entreprise, de ces nouvelles formes de travail lorsqu’elles s’étendront à sa périphérie et commenceront à s’appliquer à l’intérieur de ses murs.

Des équipes virtuelles qui s’organisent le temps d’un projet

D’abord l’entreprise 2.0 sera différente dans son contour. Si nous appliquons les schémas décrits ci-dessus aux domaines de la recherche, du marketing, de la conception de produits, une entreprise nouvelle se dessine. L’activité s’organise en effet de plus en plus autour d’un noyau de collaborateurs restreint, qui travaille en mode projets avec des équipes plus ou moins « virtuelles » qui se font et se défont au gré des initiatives. Le tout dans un schéma d’externalisation qui était jusqu’à présent réservé à des activités de production ou de support à moindre valeur ajoutée. Ensuite l’entreprise web 2.0 a un mode de fonctionnement plus collaboratif et plus agile, s’appuyant sur le développement de communautés internes, de forums intranet d’échange et de savoir. S’organisent alors au sein de l’entreprise les échanges de bonnes pratiques et la publication de savoir-faire. Pour que tout cela vive et crée une vraie valeur, on mettra généralement en place un processus de sédimentation et de formalisation de ce savoir faire, de façon à ce qu’il puisse devenir une documentation de référence et alimente les manuels de procédures. On va aussi régulièrement scanner ce contenu afin de capter les innovations qui mériteront d’être approfondies. Un système d’incitation à répondre ou à publier est aussi nécessaire, soit en nommant des référents métiers dûment objectivés sur cette activité d’animation de communautés, soit au travers d’un système d’évaluation qui tient compte de la contribution effective des collaborateurs, en prenant exemple sur les systèmes d’évaluation des chercheurs qui doivent publier pour être reconnus par leur pairs.

L’émergence de nouveaux défis en matière de management

C’est l’émergence de l’intelligence collective. Une nouvelle forme d’implication du collaborateur qui donne du sens à chacun et renouvelle la notion d’équipe. Qui est loin, cependant, d’être la panacée car il faut s’assurer du coût du temps passé par les collaborateurs, que l’usage individuel ne prend pas le pas sur l’efficacité collective… Qui n’a pas vécu avec exaspération ces meetings où chacun lit ses mails en prétendant savoir aussi écouter ?
Tous les collaborateurs ne sont pas non plus égaux face à ces nouveaux modes d’interaction. Si la génération Y ou des communautés techniques vont naturellement trouver leurs marques dans ce système de partage du savoir, nombre de collaborateurs moins « web-fluents » risquent de peiner.
Enfin, cette nouvelle forme d’organisation du travail et de la relation entre le collaborateur et l’entreprise apporte des défis significatifs en matière de management. Ces forums d’expression bousculent formidablement les modes d’autorité établis. Comment renforcer également le manager dans son rôle de management d’hommes, comment l’armer pour qu’il puisse effectivement l’exercer dans ce contexte ? Et puis quelle gestion des compétences et des carrières dans ce contexte mouvant où chacun va vouloir passer un « contrat » donnant-donnant avec son employeur ?

Voilà, selon moi, quelques uns des enjeux que l’entreprise 2.0 va poser au chef d’entreprise.

Commentaires »

  • S. Chardon

    Manpower est il vraiment au 0.5 ?

    Cette expression désigne un site internet employant des méthodes dépassées, ou les services internet déployés sans être vraiment matures…

    Twitter est finalement qu’une demi réponse, car savez vous que manpower.fr est loin d’être dépassé : Abonnement RSS, « Manpower Direct Training » un espace e-formation, Mon intérim perso pour consulter en ligne des informations personnelle ou faire des demandes d’acomptes (http://www.manpower.fr/emploi/help/plusinfoint.htm), etc.

    Ne reste plus qu’à manpower.fr d’être accessible quelles que soient les caractéristiques physiques des utilisateurs (vue, ouïe, …)

    WIKIPEDIA parle du Web 2.0 comme un Web participatif, social et intelligence collective (Concept proposé par Tim O’Reilly en 2005) Finalement nous ne sommes pas loin du principe d’un blog ?

    Enfin, puisqu’il est question du devenir d l’entreprise 2.0, je trouve que le web se doit d’être facilitateur. Alors le 2.0 une nouvelle forme de télétravail ou d’application pour aider les jeunes à trouver un stage ? http://www.01net.com/editorial/515807/banlieues-2-0-lapplication-pour-aider-les-jeunes-a-trouver-un-stage/

  • Bruno Praly

    Article intéressant qui ouvre des horizons « alléchants ». Je me permettrais d’ouvrir le débat sur le « faconner l’organisation ». Autant, je suis complètement en phase avec les changements induits sur le mode de management, autant je demande une réflexion plus large sur l’organisation et la capacité de cette organisation à devenir performante. L’intelligence collective ne doit pas etre le seul axe de réflexion sur l’organisation et une remise en cause plus profonde des schémas d’organisation doit être approchée. En effet, dans ce cadre l’approche classique de rendre l’organisation performante par le reingeeniring des processus esr dépassé et l’organigramme doit être revue à l’éclairage d’une autre approche qui se veut résolument plus orientée vers le client final

  • Pascal Ducertain

    Je suis très perplexe en lisant votre billet, qu’en est-il de la compétence ou de l’incompétence des collaborateurs ?

    Quelle place laissez-vous à l’émulation ? Conseillerez-vous à nos enfants de ne pas spécialement suivre d’études car dans un monde collaboratif, l’intelligence est collégiale… donc non liée à l’individu, un plan de carrière flat.
    En bref, j’ai l’impression que vous décrivez l’entreprise idéale, celle qui met en place une délocalisation sociale, remplaçant la matière grise par une matière plus nombreuse, certes plus médiocre mais moins bien payée, une entreprise, qui, à mon avis, ne correspond pas à celle dans laquelle vous souhaiteriez que vos enfants évoluent… une entreprise pour les autres en somme.

  • Guy Benchimol

    Françoise Gri est bien placée pour nous parler des nouvelles formes de travail et d’organisation qui se préparent sous l’influence des conditions économiques d’une part, des nouvelles technologies d’autre part. Mais cela implique que nous revoyons bon nombre de nos conceptions, préjugés et modes de vie.

    Les équipes-projets, plus ou moins virtuelles, qui se font et se défont, qui font travailler ensemble les meilleurs éléments de chaque discipline, au sein de l’entreprise ou en situation de télétravail, quel sera leur statut, quelles conditions contractuelles régiront leur rapport avec le donneur d’ordre, quelle sera leur protection sociale?

    Va-t-on voir émerger une nouvelle catégorie de brokers ou de places de marchés destinées à identifier, regrouper et organiser les membres de l’équipe apte à accomplir une mission déterminée?

    Travail collaboratif, esprit d’équipe, équipes virtuelles, projets définis dans des missions ponctuelles, émergence de spécialistes reconnus et d’équipes gagnantes, c’est certainement ce qui va émerger du bouillonnement actuel mais il y a encore un travail de préparation que le législateur pourrait aider à se concrétiser avec l’aide des professionnels des ressources humaines.

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