Utilisons la crise pour repenser l’entreprise : réactions et commentaires

02
10
4

Depuis un aéroport aux États-Unis, je prends connaissance des commentaires suscités par la publication de cette tribune écrite « à seize mains » et parue dans Le Figaro il y a quelques jours. A ceux-ci, s’ajoutent les échanges avec des proches et des collaborateurs. A tous, je souhaite apporter deux ou trois précisions afin d’affiner mon propos.

Je ne prétends évidemment pas (et ne prétendrai jamais !) que la mission première de l’entreprise est d’ordre social ou sociétal. Je crois, en revanche, qu’il faut considérer sa performance et sa capacité à créer de la valeur à un horizon de plus long terme que celui plus ou moins imposé par le modèle dominant de ces dernières années.

Considérer la performance d’une entreprise sur le long terme, c’est prendre en compte des leviers ou des indicateurs qui ne sont pas juste financiers dans l’immédiat et qui vont néanmoins permettre à la création de valeur de s’inscrire dans la durée.

Ces indicateurs caractérisent l’ensemble des interactions de l’entreprise avec ses parties prenantes; je pense à la capacité de l’entreprise à motiver ses collaborateurs, à développer leurs compétences. Ou encore à son impact sur l’environnement, à la qualité de ses relations avec ses fournisseurs, à sa réputation, à son image, à son aptitude à créer, à inventer et à soutenir l’innovation. Autant de leviers, souvent éthiques aussi, qui vont constituer le socle indispensable à un développement durable (et profitable) de l’entreprise.

Prenons le levier (ou l’indicateur) que constitue la motivation des collaborateurs. On pourrait mesurer cette motivation à l’aune de l’équation simpliste « investissement/salaire ». Ce serait un peu court. Ajoutons donc l’intérêt du travail réalisé, l’épanouissement dans la fonction. C’est mieux, mais voyons plus loin. Considérons maintenant que le développement de l’employabilité au sein de l’entreprise (mais aussi au-delà de ses murs) est aussi un facteur de motivation. Facteur de motivation encore : la fierté d’appartenance à une entreprise qui est appréciée et reconnue, qui a une image forte et valorisante dans la Cité. Autre facteur de motivation : la possibilité qu’offre cette entreprise à ses collaborateurs de contribuer à des projets sociétaux plus vastes, par le biais du mécénat de compétence par exemple…

Bref, on le constate, les leviers sont nombreux – et s’ils sont moins facilement et immédiatement chiffrables qu’un salaire ou des charges, ils participent grandement à la performance de l’entreprise et à la création de valeur à moyen/long terme.

Bref, pour reprendre les mots fameux de ce grand praticien de l’entreprise qu’était Octave Gelinier, je suis convaincue qu’il y a « concordance entre croissance à long terme et profits à long terme ». Il est juste temps de le réaffirmer avec vigueur.

Réactions
4
  1. Gérard DHALLUIN

    Madame La Présidente,

    Je vous l’avoue, je ne voudrai pas être à votre place en ce moment. D’ailleurs la question ne se pose même pas. Néanmoins je comprends fort bien devant quelle sorte de « schizophrénie » le dirigeant d’entreprise peut être placé.
    Combien de temps cela prendra avant que le « modèle dominant de ces dernières années » soit considéré comme inacceptable par les élites qui aujourd’hui le maintiennent et le nourrissent ?
    La doxa populaire l’a déjà bien compris depuis des décennies… Et ce n’est pourtant pas faute de l’avoir répéter jusqu’au rabâchage à ceux là même qui le soutiennent.
    Possible que l’équation que vous dite « simpliste – investissement/salaire» ne suffira pas. Mais qui demain sera en mesure d’acheter les produits de l’entreprise si cela continue ainsi ?
    Reconnaissez que durant des années et des années, cette simpliste « tromperie », nous a été serinée par le modèle dominant et qu’elle a finit par entrer dans nos têtes… Le bel ouvrage !
    Le constat, à charge, de ce modèle est pour le moins extrêmement préoccupant. Chômage de masse, défaillances multiples des entreprises, recul sans précédent de l’emploi industriel (mois 200.000 en un an), endettement de l’Etat au-delà de toutes normes, baisse historique des crédits d’investissement et des crédits de trésorerie, et encore ce n’est pas tout… Souffrances au travail comme jamais (suicides), tiraillement inexorable des salaires vers le bas, démantèlement du social dans tous les secteurs, augmentation de la précarité jusque dans la vie intime même des personnes, alors que sur l’autre facette de la pièce (et sur une circonférence des plus restreinte) se dégagent profits, privilèges et arrogances en tous genres font feu de tous bois de la part des élites… Est-ce là ce qu’il nous faut accepter ?
    Il y a bien eut une époque où le chef d’entreprise œuvrait aussi à l’élévation du niveau de vie de tout un chacun. Mais cette volonté a aujourd’hui disparue, même si des voix telles que la votre se font entendre pour signifier qu’il faudrait remettre l’ouvrage sur le métier et s’y prendre autrement.
    En tous cas, Madame la Président, acceptez qu’au regard des évènements, nous ne sommes pas prêts d’en prendre le chemin. Y’a-t-il une fatalité à voir perdurer ce modèle ? De tout cœur je ne le souhaite pas.
    Le véritable obstacle c’est la financiarisation de l’économie réelle. Peut-être un remède ? Je ne sais pas.
    Vous qui maitrisez beaucoup mieux que moi ces mécanismes, je vous invite à prendre une heure de votre temps pour écouter cette séquence d’une émission de France-Inter : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1745 pour alimenter votre réflexion. Qui sait !?

    Respectueuse considération.
    Gérard.

     
     
  2. Bravo Gérard
    Eh oui, j’utilise le blog de Françoise pour approuver tes propos.
    Comment nos sociétés peuvent elles sur la même ligne de conduite qui va droit dans le mur, on le sait, enfin, certains le savent, puisque nos dirigeants, politiques de droite comme de gauche font tous pour sauver le navire capitalisme.
    Navire qui coule, c’est sur, mais le plus grave, fait couler les habitants de cette petite planète qui n’aspirent pas à la vie telle que ce modèle de société veut nous faire croire.
    La majorité des gens se foutent de tout le bling bling qui entoure la vie de la « haute », les gens veulent vivre maintenant, tout de suite une vie faite sur des idées de partages, de distributions équitables des biens de notre planète, de perte de pouvoir d’achat pour nos sociétés riches, il faut en passer par là, car la fin de l’humain est proche si l’on ne vire pas de bord immédiatement.
    Alors, arrêtes chère Françoise, les grands mots qui ronronnent, la réalité est ailleurs.
    Descend dans les agences, tu verras que le monde de l’intérim, et Manpower en particulier à bien changer, et je connais le sujet pour y être depuis plus de 30 ans !!
    Où sont les gens compétents dans les agences ? où sont les relations intimes, (en tous bien tous honneurs !!) entre l’agence-l’intérimaire-la société qui nous « loue » ?
    Tous cela s’est terriblement dégradés, sous prétexte de rentabilités, on emploi des gens sortis dont ne sait où, qui ne connaissent pas leur boulot, ah mais oui, ils sortent de grandes écoles, alors….
    Il est difficile de faire remonter des informations lorsque l’on est à la base.
    J’ai fait parti un moment, par curiosité, du CE et CCE, mais une fois dans l’antre, j’ai vu comment fonctionnait le système, notamment syndicaliste,(étonnant ces gens accrochés à leur place), et j’ai préféré continuer ma route, sans faire de compromis et jouer le jeu de certains.
    Alors pourquoi toujours à Manpower me diras tu chère Françoise ?
    Pour la liberté de bouger, la franchise entre employeur-intérimaire, l’envie d’être un cheval de Troie, et puis aussi, j’ai encore quelques permanents Manpower qui ont résisté à la « nouvelle vague ».
    Moi aussi Françoise, je t’invite à écouter « Las bas si j’y suis » de Daniel Mermet sur France Inter de 15h00 à 16h00, c’est une bouffée de liberté dans ce monde aseptisée et névrosé.
    Profitons aussi de ce blog pour échanger, et non pas qu’il soit un « monoblog » triste et sans vie.
    A bientôt pour de nouvelles aventures.
    le mic
    ps: si je tutois, c’est qu’avant, tous le monde se tutoyait à Manpower, du président, n’est ce pas Michaêl, c’est p’être vieux jeu.. tant pis.

     
     
    • Françoise Gri

      Cher Michel,
      Je préfère généralement le voussoiement dans mes relations professionnelles, j’apprends qu’il s’agit là d’une marque de modernité…
      Plus sérieusement, ce blog est effectivement un lieu d’échanges, sur notre métier, sur l’Emploi et, par conséquent, sur la crise économique actuelle. Il n’accueillera pas en revanche de discussions sur la raison d’être du capitalisme, d’autres espaces y sont dédiés. Faire « remonter » l’information, et enrichir notre réflexion de l’expérience des collaborateurs permanents et intérimaires sur le terrain, c’est aussi l’une des vocations de ce blog. En ce sens, il complète le lien direct et quotidien que j’entretiens avec tous les collaborateurs de Manpower (de visu, au téléphone ou par mail…) ou lors de rencontres, plus organisées et récurrentes, comme celles que j’ai faites début septembre. Une série de rencontres qui m’ont permis d’échanger, en toute franchise, avec plus de 500 collaborateurs exerçant tous les métiers de notre réseau (responsable d’agence, chargé(e) d’affaire, consultant(e), assistant(e) d’agence, etc.) dans toutes les régions de France…

       
       
  3. Gérard DHALLUIN

    Madame La Présidente, chère Françoise,

    Tout à fait d’accord avec vous. Pareillement, je préfère le vouvoiement, autant dans mes relations professionnelles que privées. Je suis peut-être « vieux jeu » mais certains préceptes de l’éducation n’ont pas à être remis en cause même sous le prétexte de modernité. Pour ma part, c’est une marque de politesse et de respect envers la personne avec qui je converse ou à qui je m’adresse. Une marque de modernité… !? Je ne sais pas. Cela fait-il moderne quand le policier s’adresse à un jeune en le tutoyant, même si par ailleurs il aurait été tutoyé par ce même jeune ?
    Laissons là ce sujet et considérons-le comme clos.

    J’ai bien compris que votre réponse, au-delà du voussoiement, qui effectivement se rapporte au billet posté par Michel, voulait me rappeler le champ de réflexion de votre blog.
    Je ne doute nullement que vous soyez « en lien direct » avec l’ensemble des salariés qui dépendent des décisions que vous prenez pour la bonne marche de votre entreprise. Il m’apparaît évident que cette dimension fasse, aussi, partie du mandat qui vous a été donné. Je n’ai pas la prétention d’affirmer le contraire et puis, j’en laisserai pour juges les salariés eux-mêmes…

    Je me suis sûrement mal exprimé…
    Mon propos était plutôt de « style » complémentaire.
    Comment peut-on faire du moderne avec du vieux ?
    La première étape de ma réflexion est d’en regarder et d’en analyser les raisons qui ont abouti à l’échec. C’est en ce sens que je vous proposais de « perdre » une petite heure à écouter cette émission. Elle a le mérite de décortiquer avec des mots compréhensible les mécanismes du modèle capitaliste qui a abouti à cette crise et que nous allons, je l’espère, quitter dans un futur proche…
    Loin de moi l’idée de remettre en question « la raison d’être du capitalisme », encore faut-il en accepter les travers pour proposer des solutions qui en corrigeraient ceux-ci.
    Vous êtes dirigeante d’une grande et belle entreprise qui, peu ou prou, fonctionne pour un certain temps encore sur ce vieux modèle capitaliste dominant.

    Je me réjouis de constater, en vous lisant, votre volonté et votre enthousiasme à essayer de réorienter vers un « développement plus durable et donc plus profitable » l’entreprise.
    La question, que sous-tendait mon message précédent, était : comment allez-vous vous y prendre ? Et, c’est un peu en cela que je vous parlais de sentiment de « schizophrénie » des dirigeants d’entreprise, coincés qu’ils sont entre les impératifs de rentabilité des actionnaires et cette volonté de réorientation qui s’impose à eux par le fait même de la crise financière.
    Qu’il faille, d’une manière ou d’une autre, réformer ou refonder ce vieux modèle capitaliste me parait « couler de source », si je puis me permettre.
    Voilà pour ce chapitre Capitalisme. Il nous faut le clore tant il est vrai qu’il peut rester une dimension polémique entre-nous.

    Passons le sujet de l’équation que vous dites « simpliste : investissement/salaire » qui, selon moi, n’engage que vous. Allons plus avant.

    Parlons des thèmes qui, je suppose, vous sont chers. Motivation des salariés, le développement des compétences, qualité des relations avec ses fournisseurs, auxquels j’ajouterai qualité des relations avec ses clients et principalement avec ses salariés, d’où découlerait, selon moi, les relations avec les fournisseurs et les clients. Voilà, pour l’instant mettons de coté, image, impact de l’entreprise sur l’environnement, réputation, capacité à créer, inventer et à soutenir l’innovation.

    Christophe Dejours, (professeur titulaire de la chaire psychanalyse santé travail au CNAM et coauteur de « Suicide et travail : que faire ?), déclarait dernièrement dans Le Monde au fil d’un article intitulé– Contre l’isolement, l’urgence du collectif -, « Travailler ce n’est pas seulement produire, c’est aussi vivre ensemble ». Qu’en pensez-vous, au regard de votre réflexion de Chef d’entreprise ?

    J’irai plus avant encore. Toujours Christophe Dejours : « Pourquoi les salariés consentent-ils à des contrats d’objectifs au-dessus de leurs forces et acceptent-ils de donner leurs concours à des pratiques professionnelles que, moralement, ils réprouvent ? ». Sa réponse est celle-ci : « Parce que l’organisation du travail a détruit le collectif et la coopération. C’est seulement lorsqu’il y a du collectif qu’on peut débattre de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, juger de ce qui est juste et injuste et finalement élaborer des compromis rationnels entre qualité et quantité ». Selon moi, cela sous-entend, aussi, d’être en mesure d’organiser la concertation et la réflexion collective en prenant soin de mettre de coté les aspects « plombant » de la relation hiérarchique.
    Là encore, qu’en pensez-vous et quel traitement appliqueriez-vous, concrètement, dans l’entreprise pour qu’elle évite ces phénomènes qui ont généralement pour fonction d’isoler les hommes psychologiquement, voire physiquement, dans une perspective de productivisme supposé ?

    Il poursuit : « Or, dans les entreprises où l’on se suicide, il n’y a plus de collectif digne de ce nom, il n’y a plus de confiance ni de loyauté entre collègues, il n’y a plus de coopération ni de solidarité. Le vivre-ensemble a fondu et laissé place à la solitude de chacun, et à la peur. Il n’y a nulle fatalité dans cette évolution. Le rapport au travail n’a cessé de se dégrader au fur et à mesure que la référence à la gestion a chassé la référence au métier et à la qualité fondée sur les règles de l’art. »
    Voilà un tableau pour le moins alarmant mais qui, néanmoins, n’en est pas moins très réaliste et particulièrement préoccupant.

    Mais je vais continuer de citer Christophe Dejours, qui dit tout cela fort bien ; pourquoi se priver d’une telle réflexion si « lumineuse » !?
    Afin de bien me faire comprendre et ainsi d’éviter l’écueil, voire la facilité, de cette propension d’aujourd’hui à une radicalité de la gestion, tous azimuts, mon constat part d’une réflexion, j’allais dire « simpliste » mais somme toute essentielle. Remettre l’homme, en premier postulat, au centre de l’économie.
    Continuons donc avec M. Dejours ; « Ce dont les salariés ont besoin, ce n’est ni d’une « humanisation », ni d’un apprentissage à la gestion du stress, ni de relaxation, ni de médicaments psychotropes. Ils ont besoin d’entraide, de coopération horizontale avec les collègues et verticale avec l’encadrement, pour travailler bien. Il suffit pour y parvenir de desserrer la tyrannie de la gestion et de remettre le travail au centre. Car, si le travail peut avoir un sens, ce ne peut être que dans la qualité d’une tâche bien faite, c’est-à-dire conforme avec les règles du métier (…) ces règles de métier sont en même temps des règles de savoir-vivre qui organisent la convivialité et la solidarité. »

    Dernière question. Quel est votre sentiment sur « la valse organisée des objectifs, des mutations, des réformes de structures, des fusions-acquisitions » qui font dire à Christophe Dejours (toujours lui) que « l’identité des plus braves et des plus solides peut-être mise à mal » ?

    Voilà, Madame La Présidente, êtes-vous en adéquation avec Christophe Dejours ?

    Pour le reste, image, impact de l’entreprise sur l’environnement, réputation, capacité à créer, inventer et à soutenir l’innovation, sont les conséquences, certes essentielles mais pas de fait primordiales, découlant du bonheur du salarié et de son bien-être dans l’entreprise à « travailler bien ».

    Selon moi, il n’y a pas de fatalité à voir perdurer cette désespérance qui étreint bon nombre de salariés dans les entreprises françaises. Prenons le temps nécessaire pour en parler, unissons nos efforts et nous finirons bien par trouver les solutions tendant vers plus de bonheur au travail.

    Madame La Présidente, chère Françoise, toute ma considération respectueuse,
    Gérard.

     
     

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>