Utilisons la crise pour repenser l’entreprise !

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Voici une tribune que j’ai cosignée avec sept chefs d’entreprises français : Jean-Pierre Clamadieu, président-directeur général de Rhodia ; Pierre Kosciusko-Morizet, président-directeur général de PriceMinister ; Christian Nibourel, président d’Accenture France ; François Seguineau, directeur général de Toshiba Systèmes France ; Arnaud Ventura, vice-président de PlaNet Finance, et Martin Vial, directeur général du groupe Europ Assistance Holding.

Cette tribune est publiée dans Le Figaro de ce matin. Elle a pour ambition de tirer les leçons de la crise en apportant un regard durable sur la marche de l’entreprise. Vos avis et commentaires m’intéressent, bien évidemment…


Depuis un an, la société vit au rythme d’une crise qui a bouleversé l’ordre du monde. La réactivité des grandes puissances et des institutions internationales a permis d’éviter l’effondrement total de l’économie. Si la véritable sortie de crise n’est pas encore d’actualité, nous n’en sommes manifestement plus à la médecine d’urgence mais à la rééducation et surtout à la définition d’une nouvelle hygiène de vie pour le système économique mondial.

Et de fait cette crise ne sera derrière nous que lorsque nos rapports au capitalisme, à l’économie et à l’entreprise auront réellement changé. Pourtant, certains s’empressent déjà de reprendre de mauvaises habitudes comme si rien ne s’était passé. Nombre de commentateurs commencent déjà à relativiser, voire à banaliser la crise. Elle ne serait qu’un hoquet un peu violent mais inévitable de la mondialisation. Un peu de patience, et tout recommencera comme avant.

Rien ne serait pire. C’est cette certitude qui nous a rassemblés. Chefs d’entreprise aux activités très diverses et aux sensibilités personnelles variées, nous partageons la conviction que nous avons, nous, patrons de petites, moyennes, ou grandes entreprises, la responsabilité d’agir pour changer les choses. Il ne s’agit pas de faire la révolution, mais à notre niveau de nous donner les moyens de modifier les schémas du passé. D’emmener l’entreprise au-devant de mutations nécessaires dont la crise ne fait qu’accélérer l’urgence.

Le premier chantier concerne certainement le cœur même de la mission de l’entreprise : la création de valeur. Au niveau macroéconomique, certains travaillent déjà à redéfinir les indicateurs de performances des nations. La Commission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social présidée par le Professeur Joseph Stiglitz accompagné du prix Nobel Amartya Sen et de Jean-Paul Fitoussi se penche sur les paramètres qui permettent de mesurer le progrès des nations au-delà du seul PIB, trop restreint pour donner à lui seul une vision exacte de l’état des différentes sociétés.

C’est dans le même esprit que nous souhaitons réfléchir aux indicateurs de mesure de la performance de l’entreprise. Qui peut prétendre aujourd’hui que le P&L (compte de résultats) ou le ROE (rentabilité des fonds propres) peuvent à eux seuls la résumer ? Au plan microéconomique, le progrès mérite également d’être redéfini. Il doit pouvoir intégrer tout ce que l’entreprise fait pour son écosystème : employabilité de ses salariés, développement durable, diversité…

Le plus souvent les initiatives menées dans ces domaines sont perçues comme des contraintes supplémentaires, des freins à la performance de court terme, et restent donc en marge de la stratégie de l’entreprise. Nous pensons au contraire qu’intégrer ces exigences sociales au cœur de nos modèles peut en soi être une source de création de valeur.

Il est ensuite urgent de repenser l’entreprise comme l’un des moteurs du progrès social. Qu’elle le veuille ou non, l’entreprise est devenue un lieu majeur de construction de l’identité individuelle, de la construction des compétences, du tissage du lien social. Au moment où les réductions d’effectifs et les plans sociaux se multiplient elle est aussi un lieu de confrontations et d’expression d’exigences humaines. Outre la production de richesse, il est donc naturel de valoriser également ses contributions sociales réelles et objectives. C’est refonder les bases d’une performance qui remet l’homme au cœur du système de production de valeur, une production de valeur plus contributive pour la société toute entière.

Des exemples ? Il en existe déjà beaucoup. Au-delà de quelques affaires qui illustrent les dérives d’un capitalisme insolent, nombreuses sont les entreprises qui innovent et développent des pratiques exemplaires qui ne demandent qu’à se multiplier. Ces pratiques ignorées du compte de résultats et trop souvent des décideurs eux-mêmes sont pourtant une formidable source de création de valeur pour l’économie et la société toute entière.

Alors que faut-il changer dans la conduite de l’entreprise ? La question est vaste et les enjeux complexes. Mais la pierre angulaire de la transformation consiste à réintégrer une vision de long terme dans l’évaluation de la performance économique qui se résume trop souvent au profit immédiat. Nous devons renoncer à la tyrannie du temps court en acceptant qu’il ne puisse être l’unique horizon d’une entreprise responsable. Chacun sait qu’il n’est de progrès que dans le long terme. Intégrons cette perspective dans nos relations avec nos clients, nos fournisseurs et sous-traitants, mais aussi dans la gestion des compétences des salariés, et dans notre approche environnementale.

Cette réflexion est ambitieuse, mais elle interpellera les chefs d’entreprises qui ne se reconnaissent plus dans une économie qui a cessé de placer l’homme au cœur de ses préoccupations. C’est pourquoi, nous invitons les acteurs économiques sensibles à cette approche à nous rejoindre pour partager leurs expériences. Nous les invitons à proposer des alternatives afin de réconcilier performance économique et progrès social et finalement, œuvrer pour permettre un regard nouveau sur l’entreprise.

Notre démarche se veut résolument ouverte, pour mettre à disposition des dirigeants d’entreprise des exemples de bonnes pratiques qui fonctionnent et contribuent concrètement à faire changer les choses. Nous voulons également formaliser les résultats de ces échanges par un recueil de propositions à destination des décideurs, des organisations professionnelles et des cercles de réflexion. Telle sera notre contribution : présenter parmi les pratiques exemplaires des entreprises, celles qui mériteraient d’être modélisées pour réinventer une entreprise soucieuse de son environnement social et sociétal.

Le petit groupe de chefs d’entreprise que nous représentons n’a d’autre vocation que d’appeler à une mobilisation des décideurs sur ce thème crucial pour les prochaines décennies. Il nous appartient, individuellement et collectivement, de choisir notre posture par rapport à la crise.
Voulons-nous seulement la subir et retourner, une fois l’orage passé, au système antérieur ? Voulons-nous rompre avec la pratique d’une économie obsédée par l’immédiateté de performances jugées tous les trimestres, voire tous les jours et au contraire privilégier la croissance rentable ET durable ? Serons-nous capables de réintégrer le long terme dans nos visions, nos projets et nos modes de conduite de l’entreprise ?
Voulons-nous faire de cette crise l’occasion de penser différemment l’entreprise, une entreprise tournée vers le profit certes, mais toujours en créant de la valeur pour l’ensemble de ses parties prenantes et de la société ? Voulons-nous saisir cette chance historique ?
Nous en sommes persuadés : il ne faut pas gâcher la crise, réinventons l’entreprise !

Réactions
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  1. benoît

    L’initiative me semble louable. En espérant que ce ne sont pas juste des mots.
    J’espère surtout que vous pourrez tenir compte des initiatives des PME-PMI qui souvent de manière discrète, mènent des actions de proximité, du « quotidien » auprès de leurs employés, de leur communautés locales : permettre à un salarié d’emprunter le camion de l’entreprise pour faire un déménagement, faire une avance sur salaire après une simple réunion en face à face, sponsoriser l’équipement de l’équipe de foot de cadets … Autant de choses qui ne se mesurent pas vraiment, à la limite de la légalité, mais font le tissu social local. Certain parlent parfois de paternalisme, je préfère y voir des relations humaines.
    Merci

     
     
  2. François Marbot

    Voici une tribune que l’on ne peut qu’applaudir des deux mains et j’espère, à l’instar du commentateur précédent, qu’elle ne sera pas qu’une lettre d’intention. En effet vous proposez un monde entrepreunarial qui remet l’homme au coeur des débats en lieu et place du modèle « MMPRDC » cher à bon nombre de dirigeants. Cette idée vous honore et je serai particulièrement ravi de voir votre courant l’emporter contre les conservateurs qui banalisent la crise. Mais encore une fois, j’espère que ce n’est pas que de la communication.

     
     
  3. Francois Ramaget

    Merci pour ce texte brillant et les intentions fortes qui le motivent. J’aimerais réagir à l’une des questions que vous soulevez : «Qui peut prétendre aujourd’hui que le P&L ou le ROE peuvent à eux seuls la résumer la performance de l’entreprise ? »…
    Mais, Madame, et vous le savez mieux que moi, ce sont vos actionnaires et les marchés qui, jusqu’à preuve du contraire, ont bien du mal, aujourd’hui encore, à valoriser aucune initiative qui ne se traduise sur la bottomline…
    Alors qui pour faire bouger les lignes ? Oui, en tant que patrons, vous pouvez sans doute émettre de bonnes idées, nourrir le débat, évoquer des pistes prometteuses pour une société plus juste ou l’entreprise contribue authentiquement au tissage du lien social. Mais vous ne pourrez y parvenir qu’avec le soutien du public le plus large. Un public privilégiant les entreprises tournées vers les valeurs de progrès que vous évoquez. Clients et consommateurs sont aussi salariés et citoyens : Ils peuvent entendre un discours tourné vers l’intérêt général, sans doute même en ont-ils envie. Ils peuvent comprendre les bénéfices d’une vision neuve pour leur emploi, leur pays, leurs enfants. Encore faut-il que ce discours soit perceptible, et que les entreprises se donnent donc les moyens de le faire entendre.
    C’est pourquoi, au-delà de la réflexion de ses leaders, la communication de l’entreprise est appelée à jouer un rôle clé dans cette évolution, en se mettant au service du projet corporate. Si le discours publicitaire ambiant véhicule encore largement les valeurs du consumérisme, il est urgent de réorienter les campagnes marketing vers une communication citoyenne qui interpelle le plus grand nombre.
    C’est aux chefs d’entreprise de donner le la et vous avez certes raison d’inviter les « acteurs économiques sensibles à cette approche à vous rejoindre », mais la qualité de vos propositions pourrait être insuffisante à garantir le succès d’un projet qui risque fort de se heurter au retour des habitudes, et aux intérêts en place. Seule l’opinion publique aura le pouvoir de changer la donne.
    Ne croyez-vous pas que le (re-)« tissage du lien social» ne puisse s’opérer que par une nouvelle coalition d’intérêts ? Les patrons que vous représentez ne devraient-ils pas se préoccuper d’informer et d’impliquer le public le plus large? Et vos entreprises ne devraient-elles pas communiquer à l’unisson sur ces nouveaux enjeux ?

     
     
  4. Merci madame, à vous et à vos co-signataires pour cette tribune. Si le fond et l’attention sont louables et ont trouvé résonance auprès d’ImFusio, je rejoins le commentaire précédent de Benoît concernant les « bonnes pratiques » existantes de certaines entreprises. Oui, il existe des entreprises, petites/moyennes/grosses qui savent donner du sens aux missions de leurs salariés, les motiver et les impliquer et donc contribuer au bien-être professionnel.

    Non, on ne perd pas de vue l’importance de l’humain dans l’entreprise dès que « l’effectif » dépasse les 250 collaborateurs. Simplement, dépassé par le culte du « P&L » et du « ROI » on oublie souvent la force de l’intelligence collective.
    Faut-il rappeler que les 3 piliers fondateurs du Développement Durable sont l’environnement, l’économie et les hommes. La course à la « green attitude » est ouverte, tout le monde parle de “responsabilité sociale” en valorisant des engagements, nécessaires, sur la diversité et l’éthique (production, commerce équitable etc.).

    Mais quid de ceux qui sont là depuis longtemps, qui consacrent plus de temps à leur travail qu’à leur vie personnelle et qui n’ont comme remerciement qu’un badge d’accès aux bureaux de l’entreprise?
    Parlons de « Ressources Humaines », vraiment. La force vive de l’entreprise, ce sont les collaborateurs.
    Le changement viendra d’eux si nous apprenons à leur faire confiance.

     
     
  5. J’ai aimé cette tribune et souhaite vous faire part de la tenue d’une conférence le samedi 27 mars, au 8 rue d’Athènes dans le 9ème à 14h30 sur le thème de « Repenser l’entreprise ».Le Professeur Zollo, , éditeur de la revue officielle de l’Académie Européenne de Management (EURAM), directeur du « Center for Research in Organization and Management » (CROMA) et professeur de Stratégie et Responsabilité Sociale à l’université Bocconi de Milan management,présentera les résultats de ses expériences dans le cadre du projet européen « Response », soutenu par l’Union Européenne; expériences menées auprès de managers de grands groupes internationaux (IBM, Microsoft,Shell, etc.).
    Innovatrices et précurseurs, ces expériences ont permis, pour la première fois, de mesurer le changement dans le processus décisionnaire, ainsi que dans le profil psychologique général des managers qui ont participé à des séances de relaxation et de méditation, dans un cadre de formation continue.
    Les résultats sont surprenants et pourraient signifier l’appréhension de nouveaux vecteurs de transformation de l’entreprise et, concrètement, de nouveaux axes de formation de ses managers.

    Pour informations et inscriptions: http://www.repenserlentreprise.fr

    Au plaisir de s’y voir!

     
     
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  3. LARAKI Amine

    Utilisons la crise pour repenser l’entreprise ! | Le blog de Françoise Gri http://t.co/VLOYdvpm via @fgri

  4. Hugo Marynissen

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