Petits boulots ? Non pas du tout…

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Dans un récent billet, j’évoquais ces services qui « font la différence » quand on est en vacances. Des services qui évidemment ont un coût, mais que le touriste mondialisé entend trouver dans un hôtel ou sur son lieu de vacances – et pour lesquels il est prêt à payer. Ces services vont au-delà de l’hébergement ou de la restauration au sens strict ; ce sont aussi des attentions pendant le séjour : un traiteur, une conciergerie, des attractions, des animations, un service de navettes… Dans bien des pays en Europe, ce sont des services standards. Mais pas chez nous… Rien d’étonnant alors que si la France reste l’une des premières destinations au monde en nombre de touristes étrangers, ceux-ci dépensent de moins en moins d’argent durant leur séjour. Quand un touriste dépense en moyenne 1.000 euros en Espagne et 2.000 euros aux Etats-Unis, il ne dépenserait que 650 euros en France. C’est maigre…

Si l’industrie touristique française à tant de mal à développer ces services additionnels que le touriste mondialisé nous réclamera de plus en plus, c’est que nous avons une vision extrêmement réductrice (et de facto dévalorisante) des postes censés les délivrer. Emplois précaires, petits boulots, mini jobs : les qualificatifs ne manquent pas pour désigner ceux qui font bien souvent la différence en matière
d’ « expérience client ».

J’ai été très frappée (et indignée aussi) d’entendre récemment une élue locale qualifier les 600 emplois qu’apporterait un projet Center Parcs, d’ « emplois de soubrettes » !

Car la soubrette d’aujourd’hui, ce n’est pas la soubrette de Feydeau, loin s’en faut ! Et ce dont nous avons besoin, dans la quasi-totalité de l’industrie touristique française, c’est d’un personnel qui sache parler plusieurs langues pour s’adresser à nos clients internationaux, qui ait de l’initiative et de l’habileté pour faire face aux périodes de pointes des arrivées et des départs, et qui sache gérer des incivilités avec fermeté et courtoisie. Et si en plus, il a le goût et le talent de nous raconter un bout de sa vie et un bout de sa région, il est irremplaçable ! Ces services ne seront jamais rendus par de gentils robots et d’ailleurs est-ce ce monde-là dont nous voulons vraiment ? Un monde de chômeurs et de robots ?

Il y deux réalités qui se complètent et qu’il faut que l’on arrive collectivement à appréhender pour résoudre une partie de notre blocage français :

– tout d’abord, le contact avec des clients (qui génère la qualité de service ressenti – et donc l’attractivité et la fidélisation, dont nous avons tant besoin) ne requiert certainement pas un doctorat en physique nucléaire, mais pour autant il demande une vraie qualification et un « savoir-être » bien spécifique et exigeant – qui tous deux s’apprennent.

– ensuite, il faut sans cesse rappeler que le chômage en France touche d’abord des personnes non qualifiées. Des générations entières de populations peu ou pas qualifiées et nées depuis la fin des années soixante n’ont connu que le chômage de masse. Ces milieux populaires ne sont pas confrontés à une « crise » mais à un déséquilibre structurel, un nouveau régime, qui s’est installé sur le marché du travail – et qui porte en lui souffrance et révolte. Si nous voulons casser ce déséquilibre structurel, il faut créer des emplois qui sont accessibles à ces personnes-là, par le biais de formations courtes et adaptées. Un jeune qui sort sans diplôme du système éducatif (et je ne parle pas là des décrocheurs éloignés de l’emploi) peut aisément apprendre ces savoir-faire et les comportements nécessaires à ces services ; il peut ainsi s’insérer dans le marché du travail et y progresser…

Chez nous, la perception négative des « petits boulots » heurte notre référence à l’emploi salarié issue des trente glorieuses… alors que dans tous les pays à faible taux de chômage la création de ces emplois a été facilitée, en raisonnant avec un autre référentiel que celui de l’emploi salarié à plein temps dans une entreprise industrielle.

Et ce n’est pas par hasard si les nouveaux champions des services nés du digital utilisent largement le statut d’auto entrepreneur dans leur relation avec leurs « partenaires ou compagnons » qu’ils n’appellent plus collaborateurs. J’ai souvent été frappée en discutant avec un chauffeur de VTC ou avec un guide touristique combien ils projetaient leur activité dans l’avenir avec enthousiasme. Mieux s’organiser, investir, grandir : leur travail, c’est leur entreprise.

Alors oui, il faut encourager le cumul de plusieurs emplois, y compris celui de l’intérim et du CDI, plutôt que celui de l’emploi partiel et du chômage, ou le chômage tout court. Oui, il faut valoriser l’expérience des étudiants qui, le temps d’un été, font ces petits boulots qui leur apprennent tant de la vie en même temps qu’ils se payent leur études. Oui, il faut faire du tourisme une filière d’excellence et permettre, en accord avec les salariés, l’ouverture le soir et le dimanche. On peut vouloir réformer le marché de l’emploi en modifiant le code du travail – et il faut le faire bien sûr. Mais il faut aussi casser nos paradigmes et travailler sur le cadre de demain, sinon nous aurons perdu demain ce potentiel d’emplois que nous n’osons pas libérer aujourd’hui.

Réactions
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  1. Fredany

    Je suis tout à fait d’accord avec votre article sur les petits boulots. Je suis moi même une salariée bientôt quinqua du tourisme . Quel bonheur de renseigner les clients sur la région où nous travaillons ! quel satisfaction de recevoir des remerciements sur les indications locales fournies. Le première qualité qui est nécessaire de posséder dans le métier de l ‘accueil et celle ci ne s’apprend pas malheureusement : c’est la passion pour la relation humaine. Après avoir participer à des colloques avec des professionnels du tourisme, le problème majeur d’aujourd’hui qui est évoqué :  » les jeunes ne savent pas accueillir avec le sourire et l envie d’écouter le client » pourtant
    c’ est la base. Quoi de plus naturel si l on choisit de faire ce métier !! Il y a beaucoup de progrès à faire dans notre si beau pays.

     
     
  2. Francoise,
    je lis toujours avec grand intérêt vos billets d’humeur, il faudrait à mon sens que d’autres dirigeants du tourisme au sens large communiquent avec la même pédagogie. Le logiciel de l’emploi tel que nous le connaissons en France est cassé, les enfants de la crise ont depuis longtemps oublié les termes sécurité de l’emploi ou emploi à vie. Les petits boulots décriés permettent à beaucoup d’avoir les premières lignes du cv et amener à des grandes carrières. Par ailleurs, le contact avec la clientèle dans le cadre des métiers du tourisme est l’occasion d’un entretien permanent d’embauche. Combien de collaborateurs du CHR sont allés vers d’autres secteurs par le biais de ces passerelles informelles. A vous lire encore et encore.

     
     
  3. C’est avec un grand intérêt que j’ai lu votre billet d’humeur. J’apprécie que des personnes dirigeantes comme vous mettent en avant ces « petits boulots » qui n’en sont pas. J’ai écrit il y a quelques jours un billet justement sur ces emplois que beaucoup de gens considèrent comme des sous métiers.
    Voilà je voulais juste vous remercier d’en être le défenseur. Merci
    Arnaud ou @mcdoarnaud

     
     
  4. Marie Christine Ménard-Chevalier

    La France est malheureusement emblématique d’une hiérarchie sociale survalorisant l’intellect et le fonctionnariat, ou à défaut le « boulot stable à plein temps » ! Dommage ! Cette vision est sclérosante, calée qu’elle est sur l’entre deux guerre et le principe de sécurité. Il est temps d’intégrer le mouvement, la prise de risque, la dynamique du changement et de l’adaptation qui, seules, permettent de saisir les opportunités.

     
     
  5. Croce

    Bonjour Françoise,
    Je vous suis depuis pas mal de temps. Je suis entrepreneur dans le domaine RH et j’ai commencé ma carrière pendant 1 an au sein de Manpower.
    J’avais l’impression que je vous connaissais. De par ce que me disait mon réseau. De par vos interviews dans la presse. Mais sur votre blog, je découvre une femme entreprenant et qui porte un discours dans lequel je me reconnais totalement.
    Je partage vos convictions, j’ai cette énergie au quotidien et je mets à profit ma créativité dans une start-up qui entend révolutionner notre « traditionnelle » manière de recruter. Je suis curieux à l’idée de vous rencontrer. A bientôt et merci pour ces quelques lignes d’oxygène !

     
     
  6. Bravo pour ce billet ! Je suis entièrement d’accord pour valoriser les petits boulots ou le profil de la personne qui cumule un petit boulot et son auto-entreprise. Malheureusement, il reste encore beaucoup de monde à convaincre.

     
     

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